Dr Gilles Lazimi « Féministe n’est pas un gros mot »

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Depuis qu’il a prêté le serment d’Hippocrate, ce médecin généraliste de Romainville, qui milite activement au sein du Collectif féministe contre le viol (CFCV) et à SOS femmes 93, s’emploie sans relâche à combattre les violences conjugales et familiales et les inégalités sociales dans le domaine de la santé.

Pourquoi cet engagement auprès des femmes ?

J’ai démarré mes études à l’époque des débuts du VIH et cette épidémie m’a permis de voir qu’il ne fallait pas s’arrêter à la connaissance médicale mais s’intéresser aussi aux patients, à leur histoire et à leur environnement afin de comprendre comment faire passer des messages de prévention. J’ai également commencé à suivre des patients toxicomanes et c’est la même problématique. Il est impératif de déconstruire les stéréotypes car ce sont des malades qui ont un parcours de vie. S’ils en viennent à prendre des substances psychotropes, c’est que leur mal-être n’a pas été traité correctement.  On ne consomme pas des drogues simplement pour les sensations qu’elles procurent mais pour combler quelque chose, une problématique, un affect ou des maltraitances. Il y a forcément une raison. Puis, en 1997 lors de la mise en place du préservatif féminin, j’ai noté qu’on évoquait surtout les contaminations des hommes et des couples homosexuels mais très peu de celles des femmes alors qu’elles étaient majoritairement touchées….

A la fin des années 90, vous avez donc expérimenté ce nouveau type de contraception et de protection contre les infections sexuellement transmissibles. Quelle a été votre prise de conscience à ce moment-là ?

J’ai découvert que deux de mes patientes étaient confrontées à des difficultés à imposer le préservatif.  Chez la seconde, il s’agissait des conduites à risques délibérées. En les interrogeant, j’ai identifié des antécédents de violence chez l’une et d’inceste chez l’autre. Ça été un vrai choc pour moi car j’ai réalisé l’impact que pouvaient avoir les violences sur la santé des personnes, leur vie, leur psychisme. Parallèlement, j’exerçais aussi dans un centre de planning familial et je rencontrais des femmes avec lesquelles cela ne se passait pas toujours bien. Je ne comprenais pas pourquoi elles se laissaient faire, pourquoi elles n’écoutaient pas ce que je disais et ne faisaient pas ce que je pensais être le mieux pour elles, alors je les suivais depuis des années. Petit à petit, j’ai réalisé à quel point c’était difficile pour une femme de mener ses relations comme elle le l’entendait, de vivre comme moi, garçon et homme, je pouvais le faire aisément. Je me suis donc informé auprès de mes amies militantes féministes et j’ai commencé à comprendre ce qui se passait et c’est comme cela que j’ai pu, en posant la question des violences, les accompagner et les aider.

Comment libérer la parole des victimes ?

Elles se confient dans 98% des cas. Les 2% qui ne répondent pas le feront plus tard. Elles le signifieront avec la parole ou le non-verbal. Elles savent qu’ici il est possible d’en parler. Quand elles y parviennent, on les remercie pour leur confiance, on les écoute et on les croit, ce qui est très important ! On leur explique que la loi interdit ces violences. Dès cette confiance réussit à être instaurée, on peut commencer le travail. C’est essentiel de pouvoir mettre des mots sur leur souffrance. A partir de cet instant, nous remontons à l’origine de la violence, de la stratégie de l’agresseur, comment cela s’est mis en place, pourquoi elles n’ont pas pu réagir plus tôt, pourquoi ont-elles tout fait pour protéger leurs enfants, pourquoi c’était compliqué et si difficile. Comment expliquer cette « anesthésie » durant ces violences ? Pourtant le schéma est « classique » car nous connaissons ce processus, nous comprenons cette douleur. Dès lors, dans la sincérité, nous pouvons les aider à regagner de l’estime d’elles-mêmes car elles ont honte et peur, elles pensent qu’elles sont coupables et cela fait des siècles qu’on leur raconte qu’elles sont responsables de tout. Il est primordial de leur dire à quel point ELLES SONT FORTES car ce qu’elles ont vécu est une énorme épreuve. On remet ensemble « la pyramide à l’endroit » car des distorsions de pensée se sont mis en place telle que « j’ai été agressé par un homme alors tous les hommes sont des agresseurs ». On leur permet de comprendre qu’elles ne sont pas folles, que ce n’est pas leur faute. C’est un mécanisme psychique : si elles ont supporté l’insupportable, c’est qu’elles ne pouvaient pas faire autrement.

Pensez-vous que les médecins sont assez informés et formés concernant les violences faites aux femmes ?

On ne l’est jamais assez, même si on a progressé depuis vingt ans. Cela reste largement insuffisant. Les médecins sont comme toute la population et toute notre société, englués dans des stéréotypes et une culture qui peut se rapprocher de la culture du viol, submergés d’images patriarcales depuis des siècles. Ça ne favorise pas le changement. Nous sommes en train d’évoluer. Les praticiens seront progressivement mieux formés mais cela prend du temps.

N’existe-t-il pas chez beaucoup de femmes une réticence quand il s’agit de faire part d’une situation d’urgence ?

Tout d’abord il faut leur rappeler que la loi est de leur côté, qu’on peut délivrer un certificat, qu’elles peuvent porter plainte mais que c’est elles seules qui décideront quand. En fonction des situations, on va réussir, ou non, à les convaincre de le faire mais on ne peut pas effectuer la démarche à leur place. Et pour reprendre la phrase de Ghandi « Si vous faites les choses pour moi, sans moi, vous les faites contre moi. ». Les femmes victimes de violence ont besoin d’abord de reprendre la main sur leur vie.

Ces violences sont-elles selon vous liées aux stéréotypes de genre ?

Oui, malheureusement, nous sommes une société patriarcale où la femme a longtemps eu un rôle subalterne, été la propriété de la famille et donc des hommes. C’est inscrit dans la culture. C’est pour cela l’éducation nos enfants, garçons et filles, est un élément essentiel pour que les violences diminuent et cessent. Dès le plus jeune âge, on doit élever son garçon et sa fille de la même façon, sachant que de toute façon ils seront différents et c’est normal. Il n’est pas question que l’on soit identiques mais il faut donner les mêmes chances aux filles et aux garçons dès la maternelle, à l’école et en matière de choix d’études. Aujourd’hui à, l’école, on fait encore la différence : on admet qu’un garçon soit agressif, qu’il parle en classe mais on ne va pas l’admettre d’une petite fille. On va laisser la cour de récréation être occupée à 90% par les garçons et seulement 10% pour les filles ! Et c’est souvent la même chose à la maison ou on éduque un garçon qui ne fait rien et qui met les pieds sous la table à attendre d’être servi par une fille que l’on éduque à servir. Le partage des tâches commence dans la famille, en suivant l’exemple des parents. Il faut aussi que les lois soient appliquées, que les femmes soient immédiatement protégées quand elles sortent du commissariat. Or, aujourd’hui, c’est loin d’être systématiquement le cas. Et les agresseurs doivent soient pénalisés.

Où commence la violence ?

Le premier apprentissage contre les violences, c’est la famille. En effet, la majorité des hommes violents ont été témoins de violences quand ils étaient enfant, du père sur leur mère. Et ensuite bien entendu, la culture sociétale avec par exemple des proverbes « Qui aime bien châtie bien ». Il est aussi très regrettable que dans les écoles, les enseignements obligatoires liés à l’égalité, à la sexualité, la contraception n’aient lieu que dans 30% des établissements. Et si un homme sur dix est violent avec sa femme, n’oublions pas que neuf hommes sur dix ne le sont pas et nous avons besoin d’eux afin de dire à leurs frères, cousins et amis que la violence est inacceptable. On ne doit plus laisser passer les blagues sexistes, sexuelles ou le harcèlement au travail. On ne peut pas, on ne doit pas rester neutre car si on est neutre, on est du côté de l’agresseur.

Ainsi selon vous, les hommes doivent être féministes ?

Féministe n’est pas un gros mot. C’est un mot juste. Il signifie l’égalité entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes, dans l’éducation, le travail, les salaires, la politique et ainsi de suite. Il n’y rien de plus beau que cette notion. Alors, oui, je le suis !

Michael-John Dolan & Bénédicte Flye Sainte Marie

Depuis plus d’un an, Women Today, (ex-Sarasvatî) et sa Lettre des femmes hebdomadaire explorent toutes les facettes du féminin et du féminisme. Donnent la parole à celles et à ceux qui misent sur la réflexion, plutôt que sur la division, pour éveiller les esprits, faire avancer la parité et reculer les inégalités.

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