5 December, 2020
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Dorine Bourneton, pilote paraplégique « Ça fait trente ans que je me bats pour que les choses évoluent »

Victime d’un accident d’avion en 1991 dont elle a été l’unique rescapée et qui l’a privée de l’usage de ses jambes, cette incroyable résiliente a depuis gravi tous les Everest. Malgré le handicap, elle a obtenu son brevet de pilote privé dès 1995 sur un appareil équipé de commandes manuelles. Deux décennies plus tard, elle est devenue en 2015 la première femme paraplégique au monde pilote de voltige. Rencontre avec une héroïne dont le destin fait l’objet d’un téléfilm-événement Au-dessus des nuages sur TF1 .

A quel moment avez-vous annoncé à vos proches que vous souhaitiez revoler ? 

Cela ne m’a jamais quittée. Je n’ai aucun souvenir de ce qui s’est passé au moment de l’accident. Lorsque je me suis retrouvée à l’hôpital, j’étais bourrée d’anti-douleurs, je planais un peu et je ne réalisais pas vraiment ce qui m’arrivait. Mais même quand j’en ai pris conscience, ça ne m’a jamais effleuré l’esprit d’arrêter, je ne voulais pas rester sur un échec. Dans ma chambre, j’avais des posters des pionniers de l’aviation, j’avais lu tous les livres qui leur étaient consacrés et je suis allée chercher chez eux le courage qu’il me fallait. Pour moi, il n’y avait pas de discussion à avoir à ce sujet… Quand j’en ai parlé à mes parents, ma mère a hurlé en m’expliquant que j’étais inconsciente et en me demandant si j’avais envie de me crasher une deuxième fois. Mon père, quant à lui, m’a dit « on va trouver des solutions techniques » et je l’ai cru sur parole. Dans le reste de ma famille et de mon entourage, personne ne se sentait vraiment concerné. Ils nous prenaient pour des excentriques. Au lycée, je n’en parlais pas car je savais que je n’aurais en face de moi que l’incompréhension. J’avais mon plan et je ne voulais pas le dévoiler.  

Vous avez été l’une de premières femmes paraplégiques de France à obtenir votre brevet de pilote privé en France puis la première à l’échelle de la planète à devenir pilote de voltige. Pourquoi nourrissez-vous cette envie perpétuelle de vous surpasser ? 

Quand vous vous fixez des défis, des objectifs difficiles, vous voulez sans cesse aller plus loin.  Vous vous entrainez et vous fonctionnez comme un sportif. C’est comme cela que l’on se construit. Ceci dit, être la première femme au monde pilote de voltige, c’est bien mais j’ai réfléchi à ce que je pouvais en faire. Soit je m’enfermais dans un système de compétitions et de grades, ce qui n’est pas ma façon d’être, soit je décidais de m’en servir pour transmettre aux autres. J’ai choisi la deuxième solution ! 

Dans le milieu de l’aviation, votre chance a-t-elle été d’être entourée d’hommes qui ne raisonnaient pas sur des schémas stéréotypés ou sexistes ? 

Dans mes relations amoureuses, j’ai vécu des relations conflictuelles et compliquées avec les hommes. Le handicap ne nous préserve pas de cela. Et professionnellement, j’en ai rencontré certains qui m’ont humiliée parce que j’étais à la fois femme et handicapée. Mais à côté de cela, si je suis devenue ce que je suis, c’est effectivement grâce des hommes qui m’ont inspirée et transmis leur force. Celui auquel je dois le plus, c’est Guillaume Féral, un être exceptionnel qui m’a accompagné tout au long de mon parcours. C’est quelqu’un qui a été élevé par sa maman et qui avait trois grandes sœurs, je pense qu’il a toujours accordé du crédit aux femmes. 

Certaines femmes ont-elles également joué ce rôle de mentor auprès de vous ?  

Non, au sein de cet univers, elles ont malheureusement encore plutôt tendance à se sentir en concurrence les unes avec les autres plutôt qu’à s’entraider. Je fais une exception pour Brigitte Brigitte Revellin-Falcoz, qui est l’une des premières femmes pilotes de ligne françaises et qui a toujours été absolument extraordinaire avec moi. 

Être une femme handicapée en France, est-ce plus difficile qu’être un homme handicapé ? Est-ce que les discriminations se superposent ? 

Je crois que oui, notamment en ce qui concerne le logement. Chercher un appartement quand vous êtes maman solo, ce n’est déjà pas simple mais quand vous êtes en plus handicapée, c’est la double peine. Heureusement qu’il y a des gens qui sont capables de voir autre chose que le fait que vous êtes en fauteuil roulant. Ça fait trente ans que je me bats pour que les choses évoluent…  Et c’est un peu pareil dans l’espace médiatique. Les personnalités qui sont mises à l’honneur sont très souvent masculines et j’aimerais que cela puisse changer. 

Est-ce que la question de l’égalité hommes/ femmes est un thème que vous abordez volontiers avec votre fille Charline ?

Oui, je lui dis souvent qu’il faut être autonome, ne jamais être dépendante financièrement d’un homme et garder sa liberté. Mais je ne l’encourage pas du tout pour autant à devenir parano. D’ailleurs, comme moi, elle a tendance à se sentir plus à l’aise en compagnie des garçons. 

Quels sont les principes qu’il vous tient à cœur de lui transmettre ? 

De vivre ses rêves, d’être persévérante, de travailler le mieux possible à l’école pour s’ouvrir un maximum de portes. Elle ne prend pas exemple sur moi car elle ne souhaite pas devenir pilote mais je suis persuadée qu’elle « enregistre » quand même. Elle a de la volonté et obtient généralement ce qu’elle désire. Elle non plus ne se fixe aucune limite…

Bénédicte Flye Sainte Marie


En pratique : le téléfilm Au-dessus des nuages de Jérôme Cornuau avec Alice Taglioni, Aïssa Maïga, Lannick Gautry, Fanny Cottençon et Sam Karmann est diffusé le lundi 9 novembre à 21h05 sur TF1. Dorine Bourneton a par ailleurs créé une association Envie d’envol, qui forme les personnes handicapées à la voltige. A découvrir ici

Photo ©Julien Cauvin /Exilene/TF1

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