Des mules ? Des trainées ? Des boulets ? Non ! Des femmes …

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« Porterai-je encore de l’eau lorsque je serai morte ? » tel est le titre poignant d’une installation artistique de la créatrice afro-américaine Wura-Natascha Ogunji (1), présentée au MAM de Paris.

Elle met en scène dans une vidéo de 5 minutes 26 secondes, des femmes africaines qui marchent dans les rues de Lagos en trainant des bidons remplis d’eau, arrimés à leurs chevilles avec des chaines. Des jerrycans qui servent à transporter l’eau, dans tant de pays à travers la planète. La mise en scène nous renvoie bien évidemment à l’image des forçats trébuchant sous le poids des boulets.

Car c’est bien un travail de forçats auquel des milliards de femmes sont soumises depuis la nuit des temps : la corvée d’eau (2).

C’est un constat terrible : dans toutes les régions du Monde où il n’y a pas d’accès à l’eau courante (1), c’est aux femmes, et cela depuis leur plus jeune âge, d’assurer l’approvisionnement en eau.

Les explications à cette assignation sont nombreuses et hypothétiques : les hommes étant des chasseurs, les femmes sont centrées sur le foyer, incluant de multiples tâches dont celle d’assurer l’approvisionnement en eau. Eau qui servira aussi bien aux tâches domestiques (cuisine, toilette, nettoyage) qu’aux travaux agricoles (arrosage).

Quelle que soit la raison, quelles que soient les évolutions climatiques, technologiques, politiques … le constat est toujours le même, comme le montrent de nombreuses études et rapports menés en Afrique (Ouganda, Tanzanie, Zambie, Congo, Mozambique …), et de l’Asie (Inde, Népal …) (2).

Le corps de la femme est partie intégrante de toute la chaine logistique de l’eau, mais de bien d’autres marchandises également.

C’est le cas avec les « porteadoras » (3) (les porteuses), ces femmes qui, courbées en deux, portent sur leur dos des paquets qui font jusqu’à 60 kilos et qui permettent ainsi un trafic de marchandises de toutes sortes entre le Maroc et l’enceinte espagnole de Melilla. Ce sont des femmes isolées qui n’ont que ce moyen pour survivre leur famille, sachant que la rémunération pour un transport éreintant est de 3 euros en moyenne. Une misère au regard des bénéfices réalisés par les trafiquants et du coût pour la santé de ces esclaves des temps modernes.

Car, porter du matin au soir des charges aussi lourdes nuit très gravement à la santé des femmes. De nombreuses études scientifiques décrivent les problèmes physiques provoqués par les énormes contraintes ainsi imposées au corps (4).

On peut pointer comme une évidence les impacts catastrophiques sur le squelette, les tendons, les articulations, mais il y a aussi les risques d’infertilité et de fausses couches largement démontrés par la littérature médicale.

En France, le poids maximal autorisé par le code du travail (5) pour une femme est de 25 kilos, et de façon non répétitive. On en est bien loin puisqu’on observe couramment des femmes portant l’équivalent de leur propre poids, et cela pendant de nombreuses heures par jour.

Les autres conséquences de ces corvées d’eau sont le nombre d’heures qu’elles mobilisent : le chiffre de 5 heures quotidiennes est souvent évoqué (4), éloignant ainsi les femmes durablement de leur foyer, et de leurs enfants livrés à eux-mêmes, ou petites aides de leurs mamans, car les enfants sont souvent embrigadés dans cette corvée, surtout les petites filles, bien évidemment.

Ces femmes sont donc victimes de conditions de vies défaillantes, mais surtout de la reproduction sociale qui fait que l’assignation aux corvées de portage se perpétuent de générations en générations.

La dévalorisation associée au vocabulaire de la charge accentue encore l’inégalité dont les femmes sont victimes.

En effet, si on parcourt le nuage sémantique du mot « portage », on retrouve des expressions comme : « être une charge », « être un boulet », on pointe du doigt la « mule » ou encore « la trainée » …. Renvoyant les femmes à une sous-catégorie humaine.

Leur corps ne peut être que fonctionnel : il sert à « porter » : porter les enfants, porter l’eau, porter les marchandises …. Comme ravalées au rang d’animaux de traits.

Si on en revient au contexte européen, il est intéressant d’observer ce qui se passe dans ces pays « avancés » où les femmes ne sont pas soumises à ces contraintes physiques.

Il semble que les écarts entre hommes et femmes soient également assez importants. Ainsi, dans certains pays comme le Japon (6), il est demandé aux mères de porter constamment leur enfant !

Un proverbe antique dit « L’homme sage emporte tout ce dont il a besoin avec lui ». Cela inclut les connaissances et le minimum en objets matériels.

Les femmes peuvent-elle s’offrir ce luxe ? Il me semble que non !

Qui trimballe les couches ? Les biberons ? Les vêtements de rechange ? Les courses en revenant du travail ? Les kleenex ? La petite bouteille d’eau ? Les lingettes ? Le nécessaire à maquillage ? Les lunettes de soleil ?« Au cas où » ?

Ne cherchons pas trop loin … Le sac à main des femmes a suffisamment été chanté ou décrit pour illustrer cette charge (même symbolique) qu’elles assument, et cela, partout dans le Monde.

Enfin, dans les pays où les femmes sont affranchies des lourdes contraintes logistiques, la charge qui leur est associée, est incontestablement la charge mentale.

Au regard des charges physiques évoquées, cela ressemble davantage à un problème de riches. Mais elle existe et semble en effet quasi exclusivement féminine.

Alléger ces charges de toutes sortes, en commençant par les plus lourdes qui rendent si vulnérables les femmes, en leur interdisant de disposer de leur corps, mais aussi de leur temps et de leur esprit est un défi absolu.

Cela demande des progrès technologiques ciblés sur cette question qui doit être mieux considérée pour devenir une priorité. Mais cela demande aussi une évolution des représentations, car il a été montré que, trop souvent, l’eau du puits construit au centre du village était considérée comme moins bonne que celle de la rivière pourtant éloignée.

Il faut interrompre cette noria inexorable, qui continue sans la moindre pause depuis la nuit des temps.

Pour que plus jamais une femme puisse se dire qu’elle n’arrêtera de porter de l’eau, même une fois morte !

Isabelle Barth, Professeure des Universités en management à l’Université de Strasbourg

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https://theconversation.com/women-still-carry-most-of-the-worlds-water-81054

https://www.medicalnewstoday.com/articles/315714#Effect-of-occupational-factors-on-womens-fertility-assessed

  •  « Les femmes ne sont pas autorisées à porter des charges supérieures à 25 kilogrammes ou à transporter des charges à l’aide d’une brouette supérieures à 40 kilogrammes, brouette comprise. » l’article R. 4541-9 du Code du travail

https://www.facebook.com/MOE.KimonoMom par exemple.

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