Des femmes qui tiennent la campagne

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Cette invisibilisation des savoirs et des savoir-faire est assez symptomatique de la façon dont sont pensés les métiers féminins en général.

WomenToday :

Bonjour Sophie Orange, bonjour Fanny Renard. Vous avez récemment publié « Des femmes qui tiennent la campagne » , une enquête menée auprès de jeunes femmes âgées de 20 à 30 ans qui étudie leur contribution au dynamisme des villages, à la solidarité intergénérationnelle et au marché du travail en zone rurale.

Comment définissez-vous le monde rural ?

Sophie Orange et Fanny Renard :

Il est important de préciser que le monde rural est très hétérogène. Il comprend aussi bien des territoires enclavés, fortement touchés par la désindustrialisation et la perte d’habitants, comme c’est le cas des campagnes de l’Est étudiées par d’autres sociologues comme Nicolas Renahy et Benoît Coquard, à des territoires plus dynamiques démographiquement et économiquement, où le tissu associatif est dense, comme c’est le cas des campagnes du Grand Ouest dans lesquelles s’est principalement portée notre enquête. Une fois cela dit, des points communs sont partagés par les espaces ruraux, et qui les distinguent des centres urbains, à savoir une forte représentation des classes populaires (employés, ouvriers, petits artisans, petits agriculteurs) mais aussi une diminution de la présence des services publics (fermeture de bureaux de poste, de gares, de services de santé, etc.). Ce sont aussi des espaces marqués par l’impératif de mobilité pour ses habitants, pour se rendre à l’école, pour se rendre au travail, pour aller faire ses courses, pour se faire soigner, et donc où la voiture est un outil indispensable. Si notre enquête porte sur des campagnes que nous avons qualifiées d’actives, nous avons cherché à mettre en évidence des modalités d’entrée dans l’âge adulte des jeunes femmes qui se retrouvent dans d’autres espaces ruraux.

WomenToday :

Pourquoi les jeunes, et en particulier les jeunes femmes, restent à la campagne en désertification et pour quels motifs ces jeunes femmes devraient-elles rester à la campagne comme vous semblez le suggérer ?

Sophie Orange et Fanny Renard :

Nous ne disons pas que ces jeunes femmes devraient rester à la campagne. En tant que sociologues, nous expliquons ce qui est et non ce qui doit être. Le fait est que notre étude a donné à voir l’importance des parcours d’insertion professionnelle que l’on pourrait qualifier de sédentaires, c’est-à-dire qui se font à proximité du lieu de résidence des parents des jeunes femmes. Nous avons cherché à rendre compte de ces trajectoires sociales et géographiques d’apparence immobiles, en prenant de la distance avec un discours souvent entendu du manque d’ambitions des jeunes ruraux, et a fortiori des jeunes femmes en milieu rural. Plutôt que de penser a priori que ces jeunes femmes restées vivre et travailler dans les communes où elles ont grandi sont celles qui n’ont pas pu partir, par manque de ressources ou par manque d’aspiration, nous avons souhaité renverser la perspective, les considérer en positif, et comprendre ce qu’elles apportent à leur territoire et pourquoi les institutions locales que sont l’école, les entreprises, les collectivités territoriales ou encore les familles, ont besoin d’elles et cherchent à les retenir. En pensant les choses ainsi, on évite un point de vue trop misérabiliste sur ces parcours et on essaie de rendre justice aux ressources et aux compétences bien réelles dont disposent ces jeunes femmes, et on montre le poids important des logiques sociales dans les trajectoires individuelles. En adoptant cette approche, il apparaît alors que leur « immobilisme » géographique n’est pas un marqueur de leur incapacité à poursuivre des études longues ou à aspirer à une indépendance professionnelle, mais au contraire, leur sédentarité et la présence de leur famille à proximité est ce qui permet et soutient des parcours d’études allongés par rapport à leurs parents, mais aussi l’accès et le maintien dans l’emploi, même lorsque des difficultés matérielles ou des contraintes maternelles viennent peser sur elles. Les liens de solidarité intergénérationnels permettent de faire avec des budgets parfois serrés (dons de nourriture, partage de repas), de soutenir la garde d’enfants sans recourir aux services marchands, ou encore d’accéder à la propriété par l’héritage de terrains ou de logements.

WomenToday :

Quels sont ces métiers du lien occupés très majoritairement par des femmes ?

Comment contribuent-elles au dynamisme et à la solidarité des villages ?

Sophie Orange et Fanny Renard :

L’enquête réalisée a montré la part très importante des métiers du soin ou du care dans les activités professionnelles des jeunes femmes résidant en milieu rural. Nous avons volontairement adopté une définition large du secteur du soin ou du care, intégrant bien évidemment les métiers d’aide-soignant, d’aide à domicile, d’assistante maternelle, mais aussi les esthéticiennes et les coiffeuses, qui nous semblent s’inscrire dans une même offre de services qui prennent en charge le corps et l’esprit des clients, qui accèdent à leur intimité. Toutes ces professions constituent ce que nous avons appelé des « institutions féminines » qui participent au lien social dans les communes. Elles offrent des services qui contribuent effectivement au maintien à leur domicile des personnes âgées, à l’activité professionnelle des jeunes parents, mais aussi elles offrent des espaces de discussions, d’échanges, d’écoute, de diffusion de l’information, le temps d’une coupe de cheveux ou d’un soin de beauté, qui n’est pas sans rappeler le rôle que jouent les cafés dans les sociabilités masculines, même si ces derniers tendent à disparaître de plus en plus des villages, contrairement aux instituts de beauté, qui sont plutôt en développement.

WomenToday :

Ce sont des métiers et / ou des vocations ?

Sophie Orange et Fanny Renard :

Ce sont des métiers, qui nécessitent des compétences, des techniques, des savoirs, des savoir-faire, des savoir-être qui s’apprennent. Et c’est important d’insister sur ce point. Si les jeunes femmes rencontrées présentent souvent leur activité professionnelle comme une vocation, nous avons souhaité rendre compte des mécanismes sociaux qui contribuent à vivre cette activité comme telle et les écueils que cela produit. En effet, les jeunes femmes sont encouragées très jeunes à s’orienter vers les métiers du soin du fait de la présence très importante des formations de ce secteur dans les institutions scolaires présentes dans les campagnes (dans les lycées, publics et privés, mais aussi dans les Maisons Familiales et Rurales – MFR, les Centres de Formation pour Apprentis – CFA). Ces formations attirent ces jeunes femmes par des publicités laissées dans les boîtes aux lettres, par du prosélytisme fait par les formateurs ou les responsables d’établissements. Certes, les jeunes femmes trouvent à y exprimer des pratiques dont elles ont l’habitude depuis très jeunes (s’occuper de leurs plus jeunes enfants, tenir compagnie à leurs grands-parents, etc.) et ont donc l’impression d’être « faites » pour ces métiers. Mais le discours de la vocation peut laisser croire à la naturalité des qualités engagées et masque encore une fois les compétences et les techniques bien réelles apprises et acquises par ces jeunes femmes durant leurs études et dans leur pratique, et qui ne sont pas reconnues à leur juste valeur dans les salaires ou les conditions de travail offerts. Ce discours de la vocation est aussi une façon pour ces jeunes femmes de tenir dans ces métiers très éprouvants physiquement et psychiquement, et d’accepter des rétributions qui ne sont pas à la hauteur de l’utilité de leur activité.

WomenToday :

Ces métiers féminins, notamment en milieu rural, ne sont-ils pas que le prolongement dans la sphère public ou traditionnel du travail domestique ?

Sophie Orange et Fanny Renard :

C’est en tout cas ce qu’on cherche à faire croire. En niant la professionnalité, la technicité, les qualifications nécessaires à l’exercice de ces métiers, on se garde de bien de valoriser justement, par des statuts, des salaires, des conditions d’emploi et des perspectives d’évolution corrects. De la même manière que le travail domestique n’est pas reconnu comme un vrai travail, ce travail au service de la communauté peine à être considéré comme reposant sur des compétences effectives et acquises. Cette invisibilisation des savoirs et des savoir-faire est assez symptomatique de la façon dont sont pensés les métiers féminins en général. 

WomenToday :

Vous nous dites que ces femmes résistent aux dominations sociales et masculines. Quelles sont ces dominations ?

Sophie Orange et Fanny Renard :

Nous pensons ici notamment aux dominations exercées dans la relation salariale. Ces jeunes femmes ont acquis durant leur parcours scolaire des dispositions à l’argumentation, à l’analyse, à l’organisation, à la réflexivité, qu’elles parviennent à mettre en œuvre sur la scène professionnelle en cherchant par exemple à s’affranchir de situations d’emploi défavorables ou intenables, dans lesquelles elles sont exploitées par leur patron (heures supplémentaires non payées, déplacement entre deux patients non indemnisés, etc.). Plusieurs d’entre elles ont ainsi quitté le salariat pour s’installer en auto-entrepreneuse ou en indépendante pour s’extraire de la relation de subordination. Dans leur couple, elles cherchent encore à résister aux assignations de genre et plaident pour un partage des tâches domestiques. Souvent plus diplômées que leur conjoint, elles ont des ressources pour conserver une certaine indépendance ou autonomie à leur égard, développant des loisirs ou des activités culturelles qui leur sont propres (sorties entre femmes, zumba, lecture, etc.) et pouvant mettre un terme à la relation conjugale si elle n’est plus satisfaisante. La présence de leurs parents à proximité constitue ici encore un appui fort à leur indépendance.

WomenToday :

Ces femmes ne sont guère reconnues d’un point salarial et statutaire. Et pourtant il semble qu’elles affectionnent leur travail invisibilisé ?

Sophie Orange et Fanny Renard :

Leur engagement professionnel et leur résistance dans des métiers marqués par la pénibilité et l’usure (tenir des postures longues et fatigantes, porter des charges lourdes, gérer l’hygiène des personnes, gérer les émotions des personnes, etc.) tient à la frontière poreuse qui existe entre la relation de clientèle et la relation affective. En effet, lorsque ces jeunes femmes rendent visite de manière quotidienne à une personne âgée, ou coiffent hebdomadairement une autre, s’occupent tous les jours d’un enfant, il est difficile de maintenir un rapport strictement marchand. C’est ainsi souvent que les jeunes femmes se retrouvent à rendre des services gratuits à leurs « clients », rendant une visite de courtoisie à la personne âgée à qui elles font la toilette, acceptant d’en conduire une autre en voiture chez sa famille éloignée, etc. Dans les territoires ruraux où l’interconnaissance est forte et dans des professions où l’on accède à l’inimité des clients, il est complexe de maintenir une certaine distance. Ainsi, plusieurs jeunes femmes en difficulté dans leur travail (soit qu’elles étaient épuisées par leurs conditions de travail, soit qu’elles ne parvenaient pas à en retirer un salaire suffisant pour celles qui exercent en indépendante), nous ont fait part de l’impossibilité pour elles d’ « abandonner » leurs clients. Car c’est ainsi qu’elles le vivraient, comme une forme d’abandon, de rupture d’un lien de confiance.

WomenToday :

Quelle est la situation des services publics à la campagne et quelle est l’importance des femmes dans ce contexte ?

Sophie Orange et Fanny Renard :

Les services publics dans les campagnes sont de plus en plus émiettés, c’est-à-dire à la fois qu’ils sont morcelés et concentrés dans certaines communes aux dépens d’autres, mais aussi, lorsqu’ils se maintiennent dans certains petits villages, ils sont réduits à leur portion congrue, c’est-à-dire à quelques heures d’ouverture par semaine pour un bureau de poste ou pour un secrétariat de mairie. Les jeunes femmes que nous avons rencontrées, à leur entrée dans l’emploi, acceptent ces contrats de travail de quelques heures hebdomadaires à la cantine du village ou à la garderie de l’école, qu’elles complètent avec d’autres très petits contrats. Leur disponibilité et leur proximité rendent possible l’acceptation de ces postes. Elles sont aussi très investies dans les emplois de la petite fonction publique territoriale par le biais des contrats aidés ou des services civiques. Ainsi, certaines communes font appel à des services civiques pour aider les ATSEM (agent territorial spécialisé des écoles maternelles) ou pour assurer le secrétariat de mairie. Les jeunes femmes sont également extrêmement engagées dans les associations communales, sont pour certaines pompiers volontaires ou participent bénévolement à l’harmonie de la commune, et en cela, remplissent encore une activité de service public d’une certaine manière.

WomenToday :

La reconnaissance parvient-elle palier à la carence des salaires ?

Sophie Orange et Fanny Renard :

L’engagement des femmes dans les communes fait l’objet d’une certaine reconnaissance en effet. La presse quotidienne régionale souligne ainsi régulièrement l’arrivée d’une nouvelle agente ou d’une nouvelle recrue en service civique à l’école, à l’EHPAD de la commune, à la mairie ou encore à la communauté de communes (à la « com’-com’ » comme elles disent). En étant partie prenante des institutions centrales des villages, elles ont aussi une position privilégiée, au centre de l’information, et en lien étroit avec les responsables politiques. Ce sont des postes qui sont convoités pour ce profit symbolique qu’ils offrent. Mais cela n’enlève rien au fait qu’elles subissent des salaires extrêmement faibles et que, encore une fois, une large partie des services publics dans ces villages sont assurés par des actions bénévoles (avoir la charge de la bibliothèque municipale par exemple).

WomenToday :

Les femmes sont-elles les piliers féminins de la ruralité ?

Sophie Orange et Fanny Renard :

Ce que nous avons cherché à mettre en lumière avec ce texte c’est effectivement que la ruralité ne peut pas être exclusivement pensée au masculin, via les figures des agriculteurs, des chasseurs, ou des clubs de football communaux. Il existe une activité féminine forte dans les campagnes, fortement inscrite dans l’entretien et le maintien du lien social. Chacune de ces jeunes femmes, prise isolément, produit une action qui peut sembler de faible portée (s’occuper de quelques patients, tenir un salon de coiffure, etc.), mais si toutes s’arrêtaient de travailler, leur contribution indispensable à la dynamique des territoires ruraux, deviendrait évidente et donnerait à voir à quel point elles assurent plus qu’elles ne complètent seulement tout un ensemble de services essentiels.

WomenToday :

Cette campagne a-t-elle été affectée par #MeToo ? Le féminisme est-il présent dans cette ruralité ?

Sophie Orange et Fanny Renard :

Dans notre enquête, les choses ne sont pas apparues comme telles. Le féminisme de ces jeunes femmes n’est pas un féminisme thématisé, objectivé, qui s’identifierait à des mouvements ou des slogans. Pourtant, il nous semble qu’il est bel et bien présent et qu’il est visible dans les revendications à l’indépendance que ces jeunes femmes nous ont exprimé. Avoir un diplôme, avoir un métier, avoir de l’argent, pour ne pas dépendre des autres et notamment de son conjoint. Elles sont aussi porteuses de normes et de valeurs d’égalité, d’autonomie, qui leur tiennent à cœur et qu’elles s’attachent à transmettre à leurs enfants.

Propos recueillis par Michael John Dolan

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