Des femmes, des hommes et des livres

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur email
Partager sur print

Les femmes qui lisent sont dangereuses[1] et celles d’entre nous qui écrivent le sont encore plus[2]. Alors, écrivons, et lisons !

Lisons, pour commencer, Père au foyer de Valérie Gans[1]. Père au foyer est un nouveau métier, mais c’est aussi un livre drôle, une peinture du réel en miroir, avec des trouvailles de génie… Un homme, une femme, des enfants. Le père est au foyer, la mère « fait carrière ». Ce père au foyer est parfait, totalement investi dans ses enfants et en oublie totalement, comme cela nous arrive, d’être amoureux et de la faire savoir. Et comme cela arrive aussi, sa femme, qui en a assez de payer pour tout et de ne s’entendre parler que des enfants, demande le divorce. Mais Louis – le père au foyer – veut conserver la garde des enfants. Logique, n’est-ce pas ? Il est clairement le « parent principal ». Mais Louis veut une pension alimentaire bien sûr, pour pouvoir élever ses enfants dignement. Normal n’est-ce pas ? C’est ainsi que les divorces se règlent. Mais Louis fait payer son avocat par sa femme. C’est ainsi que le veut la coutume : le conjoint le plus fortuné paie l’avocat de l’autre. Nous commençons à hausser les sourcils et nous poser des questions.

Bien bousculé par la non reconnaissance de son activité de parent, Louis se met à écrire. Une histoire d’homme, de femme, de couple. Juste avant d’envoyer son manuscrit à son éditeur d’élection, il a une idée de génie, encore une : il change les prénoms de ses personnages – et donc leur « genre » – leur sexe. En quelques minutes l’homme dans son roman devient femme, la femme devient homme. L’éditeur est enchanté de cette parabole. Nous aussi !

L’un des plus beaux moments de Père au Foyer : la femme voit son futur ex-mari s’épanouir à vue d’œil. Elle lui demande : « Tu as rencontré quelqu’un ? » Il n’élude pas la question et répond oui : « Oui, je me suis rencontré moi-même. » Cela aussi, nous arrive.

Mais pourquoi donc la rencontre avec soi-même nécessite-t-elle si souvent la dissolution du couple ?

Lisons aussi Mon garçon, de Xavier de Moulins[2]. Dans ce roman qui se lit avec émotion, le « héros » est aussi un père. Un père qui se dit qu’il devrait vraiment parler à son fils, qu’il devrait lui raconter, se raconter… jusqu’à ce qu’au bout du roman, au bout de la nuit, le fils se mette à parler. Tout au long du voyage de cette nuit-là, Xavier de Moulins nous offre quelques perles de vérités : seul celui qui s’aime peut aimer l’autre et tout commence par là, par la reconnaissance de soi-même : « un amour sans l’amour de soi ne fonctionne pas » ; pousser l’autre à ce qu’il veut (et non pas à ce que nous aimerions qu’elle ou il soit) c’est assurer son bonheur (et donc le nôtre) ; et surtout, plus on pousse l’autre à être libre, plus il/elle est heureux, (heureux, accessoirement, de rester là.) Ne serait-ce que pour ces perles de philosophie et d’art de vivre, un art de vivre et d’exister, en tant que femme, en tant qu’homme, porté.e.s par un humanisme qui dépasse le féminisme, il faut lire Mon garçon.

Vincent, le père du Garçon, me rappelle le Julien de Tout à fait Homme[3], Julien qui expliquait, au chapitre Ce qu’ils attendent de nous : « J’attends de ma future compagne qu’elle augmente mon degré de liberté ». Oui, Julien ne veut pas seulement que sa future partenaire respecte sa liberté, non, il va plus loin : il attend d’elle qu’elle magnifie sa liberté. Peut-être est-ce ainsi que devraient être libellés les futurs vœux de tous les apprentis mariés : je te jure liberté. Je te jure ta liberté – et accessoirement la mienne. Je te jure de favoriser ta rencontre avec de toi-même – et ma rencontre avec moi-même. Le jour où de tels vœux de « mise en couple » seront universalisés, ce jour là le ressentiment, la frustration, la violence dans les couples commencera peut-être à s’apaiser. Continuons de lire et d’explorer toutes les pistes possibles et inimaginables pour cette indispensable abolition de la violence : la lecture est l’une d’entre elles, si fragile soit-elle. Ainsi disait en substance Hannah Arendt : le contraire de la violence, c’est la pensée. Les livres nous donnent à penser.

Barbara Polla est médecin, galeriste et écrivain. Elle a quatre filles. Elle aime les femmes, les hommes et les autres, l’art et la poésie et la vie. En politique, en art, pour les femmes, elle s’engage pour la liberté.

Vous souhaitez réagir, intervenir, contribuer, suggérer ? Nous vous écoutons :  contact@womentoday.fr

Ali Kazma, Bibliothèque Nationale de France, série «  Book—Kitap—Livre », photography, 2011. © L’artiste


[1] Valérie Gans, Père au Foyer, Lattès, 2021

[2] Xavier de Moulins, Mon Garçon, Flammarion, 2021

[3] Barbara Polla, Tout à fait Homme, Odile Jacob, 2014.


[1] Laure Adler & Stefan Bollmann, Les femmes qui lisent sont dangereuses, Flammarion 2015

[2] Laure Adler & Stefan Bollmann, Les femmes qui écrivent vivent dangereusement, Flammarion, 2007

Depuis plus d’un an, Women Today, (ex-Sarasvatî) et sa Lettre des femmes hebdomadaire explorent toutes les facettes du féminin et du féminisme. Donnent la parole à celles et à ceux qui misent sur la réflexion, plutôt que sur la division, pour éveiller les esprits, faire avancer la parité et reculer les inégalités.

Chaque semaine, son lectorat (60 % de femmes et 40 % d’hommes, toutes générations confondues) s’accroit et porte son message d’engagement positif. Mais parce que Women Today a fait le choix dès le départ de fonctionner sans publicité ni sponsor, nous avons besoin de vous afin de continuer à grandir et faisons appel aujourd’hui à vos dons.

Merci infiniment par avance de vos précieuses contributions.