24 November, 2020
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Denise Vernay, résistante, déportée et sœur de Simone Veil: une héroïne discrète

Entrée dans la Résistance à dix-neuf ans à peine, arrêtée et torturée par les nazis puis envoyée à Ravensbrück, cette personnalité, dont on connaît mieux la sœur Simone Veil, a pourtant été l’une des figures qui ont marqué de leur empreinte l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale.

Quelques jours avant l’arrivée en librairies de Miarka, la biographie signée Antoine de Meaux qui lui est consacrée, Viviane de Boutiny, sa fille, nous retrace le parcours de cette maman tant aimée et admirée.

La postérité a surtout retenu le nom de Simone Veil, sa cadette. Mais la fratrie de celle qui fut entre autres Ministre de la Santé est riche de la présence d’une autre femme de tête et de combats, Denise. Venue au monde en 1924 à Paris, elle quitte la capitale peu après en compagnie de Madeleine, dite Milou, son ainée, de son père André Jacob, un architecte émérite lauréat du deuxième Prix de Rome et de sa mère, Yvonne, née Steinmetz, qui avait renoncé à travailler comme laborantine en chimie à la demande de son époux qui, conformément aux mœurs de l’époque, préférait qu’elle se voue à son foyer. Après leur installation à Nice, Jean, en 1925 et Simone, en 1927 viennent élargir encore la famille. Bercés par les livres et les valeurs humanistes portés par leurs parents, les quatre enfants y grandissent heureux. Mais bientôt des ombres viennent s’inscrire dans le bleu du ciel idyllique de la Cité des Anges. D’abord les répercussions de la crise économique de 1929, qui rétrécissent le carnet de commandes d’André et les obligent à quitter leur belle demeure de l’Avenue Clémenceau pour un logement plus modeste situé rue Cluvier. Mais aussi et surtout la montée des fascismes en Europe, avant que toute l’Europe ne bascule dans la guerre en 1939. Denise est en terminale quand elle apprend, après l’invasion allemande, que le maréchal Pétain a paraphé l’armistice et abdiqué toute prétention devant l’ennemi. Elle est en mathématiques élémentaires lors de la promulgation le 10 octobre 1940 d’une loi qui exclut les Juifs de l’exercice de certaines professions. Deux virages qui décideront Denise à passer à l’action « Maman se faisait une certaine idée de la France.  Le discours de Pétain a été un choc pour elle. La réaction de Germaine Tillon, qui dit avoir été obligée de sortir de la pièce pour aller vomir après l’avoir entendu, est caractéristique de ce qu’elles ont ressenti à ce moment-là » commente Viviane. Révoltée par les compromissions de celui qui personnifiait jusqu’ici la victoire de 14-18, Denise commence en 1941 par distribuer des tracts favorables à de Gaulle et diffuse dans son lycée des nouvelles de la BBC. En 1943, elle devient agent de liaison permanente du mouvement Franc-Tireur sous le pseudonyme de Miarka. Après y avoir assumé de très nombreuses missions à haut risque où il s’agit pour elle de transporter des messages et de diffuser le journal clandestin édité par ce réseau, elle est interceptée sur les lieux d’un barrage de la Feldgendarmerie, entre Bourgoin et La Tour du Pin. Par la suite, elle est interrogée place Bellecour à Lyon par la Gestapo pendant de très longues heures, durant lesquelles elle subit l’affreux supplice de la baignoire. Puis elle est déportée à Ravensbrück le 26 juillet 1945. Elle va alors encaisser pendant neuf mois les pires ignominies, affrontant les appels en pleine nuit, le froid ou la chaleur, des privations alimentaires extrêmes, la promiscuité, les conditions d’hygiène désastreuses, les tâches de force abrutissantes et la mort de multiples amies d’infortune. Comme Frédérique, l’alter-ego de de Miarka, 27 0000 femmes passées par Ravensbrück n’en reviendront jamais. Malgré son désespoir et son état d’épuisement, elle fait preuve de solidarité, partageant sa maigre nourriture, veillant sur les malades, prenant la place de celles qui sont trop faibles lorsqu’il s’agit de rejoindre les colonnes de travail et d’assumer de terribles corvées. Si avril 1945 rime avec retour dans l’Hexagone, il ne signifie pas la fin de ses souffrances. D’abord parce qu’en retrouvant Milou et Simone quelques semaines plus tard, elle apprend que sa mère n’est plus, contaminée par le typhus à Auschwitz et décédée à Bergen-Belsen le 15 mars 1945. Et elle ne saura jamais quel sort a été réservé à André et Jean, sinon qu’ils ont pris l’un des derniers convois vers le camp d’extermination de Kaunas en Lituanie. Se rajoute à cela l’incapacité de faire comprendre ce que les rescapées de Ravensbrück ont traversé. « En arrivant, nous ne sommes pas tout à fait libérées du camp. Nous resterons entre deux mondes qui s’affrontent en nous » expliquent ces dernières d’une seule voix dans l’ouvrage collectif Les Françaises à Ravensbrück, paru chez Gallimard en 1965.  « Maman n’en parlait qu’avec ses camarades. Au début, quand elles témoignaient de leur expérience, on ne voulait pas les écouter ou on ne les croyait pas. C’était absolument inaudible à l’époque » précise Viviane de Boutiny. Et elle peinera aussi à établir un dialogue à ce sujet avec Simone, même si la mort de Milou dans un accident de voiture, en 1952, les rapprochera encore. « Je crois que le chagrin était trop lourd, même s’il n’y avait aucune rivalité entre elles. Mais Simone a été obligée de s’endurcir très jeune pour pouvoir espérer sauver sa sœur et sa mère » La douleur marquera Denise toute sa vie, dans sa chair comme dans sa tête, ce qui ne l’empêchera pas d’œuvrer sans relâche pour la mémoire des déportées et de se mettre perpétuellement au service des autres. « Maman avait une qualité à laquelle j’aspire : elle était tolérante. C’est d’ailleurs toujours avec ce terme que ses amies la décrivaient. Je crois que cela lui venait de Ravensbrück car lorsque tu as connu ça, tout te parait dérisoire. Et elle avait une incroyable générosité qui la poussait à aider tout le monde, quitte parfois à rendre jalouse la petite fille que j’étais » conclut Viviane de Boutiny. 

Bénédicte Flye Sainte Marie 

3 questions à Antoine de Meaux, réalisateur, journaliste et auteur de Miarka 

Qu’est-ce qui a suscité chez vous l’envie d’écrire ce livre ? 

Tout le monde sait quel a été l’itinéraire de Simone Veil mais Denise Vernay, sa sœur aînée, est très peu connue des Français. Très modeste, animée avant tout par l’esprit de service, très consciente de l’enjeu majeur que représente la mémoire de la Shoah incarnée par sa sœur, Miarka, comme l’appelaient ses camarades, n’a jamais cherché à se mettre en avant. J’ai donc écrit ce livre contre l’oubli et aussi comme un coup de poing. On sait qu’il existe aujourd’hui en France un antisémitisme rampant, aux origines diverses, qui est véritablement écœurant. A mes yeux, Denise Jacob, d’une très vieille famille française juive, est l’incarnation même de ce que l’on appelle l’esprit de résistance. 

Par quels mots pourrait-on résumer la personnalité de Denise ? 

Pour moi, Denise est une Antigone des temps modernes. Mais à la différence de la pièce, elle n’a jamais pu enterrer le corps de son père, de sa mère et de son frère…

 Considérez-vous que Denise Vernay a été, à sa manière, une féministe

Non, je ne parlerai pas d’elle ainsi. Comme Jeanne d’Arc avant elle, Denise/Miarka s’est d’abord engagée pour la France, son pays, au nom d’une certaine idée de la dignité humaine, et d’un vieil idéal dont nous devrions redécouvrir l’exigence :  l’honneur. Quand vous êtes animée par un pareil feu, la problématique féministe, les femmes par rapport aux hommes, passe au second plan. Ces idéaux faisaient d’elle une femme fière et forte, dont l’indépendance était totale, et à qui nul n’aurait imaginé dicter son comportement.

En pratique : Miarka, d’Antoine de Meaux, éditions Phébus, sortie le 1 octobre 2020 (18 euros) 

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