« Dégenrer » les jouets : pourquoi il reste des progrès à faire

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Le 25 décembre au matin, ce sont souvent des cadeaux très sexués que les juniors trouveront au pied du sapin. La faute évidemment aux fabricants qui, malgré quelques signaux positifs, jouent toujours avec excès la carte du marketing de genre mais aussi aux parents et grands-parents qui hésitent encore à le prendre à rebours. Explications.

Le Père Noël a malheureusement de la suite dans les idées. Comme chaque année, l’homme en rouge s’obstinera à déposer dans les souliers de votre fils des pistolets qui font du bruit « comme les vrais » et la dernière Barbie et des kits de loisirs créatifs « pour se faire belle » dans ceux de votre fille. Et le pire, c’est que cela risque de leur plaire… Mais outre l’esthétique discutable des susdits présents, recevoir ce type d’objets n’est pas anodin. En jouant, l’enfant ne fait pas que pratiquer une activité ludique, il se familiarise aussi avec certains apprentissages, se forge des repères et une identité. Lorsqu’un nourrisson nait, il n’a non seulement pas conscience de son sexe (ce qui ne se produit qu’autour de deux ans et demi) mais son cerveau est assez comparable qu’il soit fille ou garçon : si on le rapporte à sa taille globale, les volumes de matière grise et de matière blanche mesurés à l’âge d’un mois par IRM se valent. C’est donc essentiellement l’environnement dont il bénéficie et les interactions qu’il tisse avec ses proches qui vont le modeler, en vertu de ce qu’on appelle la plasticité cérébrale. En donnant aux unes des cuisinières, machines à laver ou aspirateurs miniatures et en biberonnant les autres aux jeux d’aventure, de construction et d’exploration, on ancre l’idée des rôles genrés et on met en germe les inégalités. En vertu de cela, les filles pourront trouver naturel plus tard de se charger des tâches domestiques mais aussi d’opter pour une profession dans les domaines du soin ou de l’assistance. Quant aux garçons, ils n’auront aucun complexe, contrairement à ces dernières, à embrasser un métier lié à la technologie ou à l’ingénierie. Et ne souffriront d’aucun syndrome de l’imposteur au moment de réclamer des responsabilités dans leurs entreprises : normal pour des êtres qui ont reçu dès le berceau des panoplies de super-héros… « Je pense que les enfants sont enfermés dans des stéréotypes et que c’est très difficile de transgresser cela. Or, le jouet a quelque chose de l’ordre de la transmission, de l’héritage. Les gens ont donc juste besoin qu’on leur ouvre les yeux et qu’on le leur dise « vous réalisez le message que vous véhiculez ?». Il faut susciter le dialogueIl ne s’agit pas tant de « dégenrer » les jouets mais d’abolir certains constructions mentales » précise Cécile Marouzé, ludothécaire et présidente de l’association Le jeu pour tous.

Le volontarisme mesuré des industriels

La mission est cependant loin d’être aisée. Le problème vient d’abord des concepteurs, des distributeurs et des annonceurs de l’univers du jouet qui, dans la manière dont ils imaginent leurs packagings, orientent les envies des bambins, à coups d’overdose de rose, de violet, de paillettes et d’animaux mignons d’un côté ou de couleurs type bleu, vert, orange, noir, rouge et de motifs guerriers de l’autre… Les choses vont cependant dans le bon sens dans ce domaine depuis qu’une Charte pour une représentation mixte des jouets a été signée le 14 septembre 2019, sous la houlette d’Agnès Pannier-Runacher, qui était à l’époque la Secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’économie et des finances. En paraphant celle-ci, tous les acteurs du secteur se sont engagés entre autres à arrêter la segmentation garçons/ filles dans leurs catalogues et magasins et à la remplacer par une classification par catégories de produits ou par bénéfices ( créativité, motricité, langage etc..) , à bannir les formulations et communications sexistes type « Je fais comme Maman » par exemple pour les jouets ménagers et à élaborer des emballages neutres, particulièrement pour ceux qui ont toujours été sexués, tels les kits de cuisine, de soins pour les bébés, de bricolage, les garages, voitures et trains. Si un an après, les effets de ce texte s’observent dans les linéaires des commerces qui sont devenus moins caricaturaux qu’autrefois, l’ouverture d’esprit des professionnels du jouet, surtout soucieux de booster leurs courbes de ventes, n’est ni infinie ni désintéressée. « Je pense notamment à Mattel et à tous ses slogans autour de « you can be what you want » ( tu peux être ce que tu veux être).et de l’inclusivité. Dans les faits, les Barbie cosmonautes, aviatrices, comme celles qui ont du vitiligo, sont invisibles dans les rayons » regrette Cécile Marouzé.

Et si l’on changeait notre façon de raisonner ? Mais les freins à ce décloisonnement sont aussi à chercher le camp des mères, pères et autres membres de l’entourage qui ont tendance dans ce qu’ils achètent, d’une part à privilégier ce qui est très genré mais qui survalorisent également le registre du masculin. Ainsi, à travers un sondage Tiniloo réalisé fin 2019 auprès d’un échantillon représentatif, on constate que 70, 44 % des filles ont des « jouets de garçons » contre seulement 59, 71 % des garçons qui ont des « jouets de filles ». « Vous trouverez effectivement assez peu de personnes pour offrir des poupons aux garçons parce le spectre de l’homosexualité perdure chez beaucoup d’entre eux. Car dans leur tête, il ne faut surtout pas qu’ils puissent être associés à des filles… » déplore Cécile Marouzé. Afin d’évoluer de manière déterminante, il ne s’agit pas donc tant que « dégenrer » les jouets et de les rendre tous neutres – même si certains, comme les jeux de stimulation ou les jeux de société le sont déjà naturellement, encore moins de supprimer les jouets d’imitation, ultra-importants pour le développement des enfants mais plutôt que chacun fasse évoluer son attitude et son discours en tant qu’adulte, pour que nos bouts de choux se sentent autorisés à jouer avec n’importe quel jouet, quel qui soit. « Il faut ouvrir le champ des possibles. On doit être sur une liberté de choix et de goût » conclut Cécile Marouzé.

Bénédicte Flye Sainte Marie

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