Covid : la bise en suspens

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La bise, tradition française, pour dire bonjour, pour dire au revoir, pour dire merci, bravo…

Nous voilà forts dépourvus lorsque la bise n’est plus bienvenue. En ces temps d’épidémie de coronavirus, le ministère de la Santé déconseille en effet de la pratiquer. On improvise pour la remplacer mais la tâche n’est point aisée, tant ce geste est porteur de sens depuis que l’Histoire a commencé.

La bise est une tradition en suspens en ces temps d’épidémie de coronavirus. Pour raisons de santé, il est déconseillé de la pratiquer. Mais on peine à la remplacer, tant ce geste s’est imposé. La bise, ou le baiser, fait partie de ces rituels de salutation que l’être humain a toujours utilisé depuis les débuts de l’Histoire. Même si, selon la culture ou la conjoncture, les rites ont pu changer.

Survol historique de l’Antiquité à nos jours

On l’appelle aujourd’hui la “bise” mais les Anciens parlaient plutôt de “baiser”, terme équivoque de nos jours, mais qui a le mérite de nous mettre les pieds dans le plat. La bise a ceci d’ambigüe qu’elle recouvre différentes réalités. Le même terme désigne deux choses bien différentes : geste de salutation sans équivoque ou faveur amoureuse.

Dans Le Baiser, premières leçons d’amour (Éditions Autrement, 1997), le philosophe Gérald Cahen cite les trois mots distincts qu’utilisaient les Romains : osculum pour le baiser solennel, saevium pour l’acte suave et délicieux et baesium, qui tient un peu des deux (et dont le nom a donné notre “baiser” moderne). “Geste érotique ou affectueux chez les Hébreux, le baiser avait aussi sa place dans les salutations”, explique l’historien Yannick Carré dans le même ouvrage à propos de cette autre civilisation. “Il s’échangeait surtout entre membres d’une même famille, avant ou après une absence prolongée”.

Quelques siècles plus tard, au Moyen-Âge, le baiser demeure utilisé dans les salutations, “mais il n’est pas obligatoire à chaque rencontre”, poursuit Yannick Carré. “Un échange de paroles suffit”. Il s’accompagne parfois de gestes ou d’attitudes (incliner la tête ou tout le corps, ôter son chaperon), qui deviendront plus tard l’étiquette. Le baiser se pratique lorsque des personnes unies par des liens d’affection ne se sont pas vues depuis longtemps, il existe aussi entre membres d’une même famille.

e baiser se pratique sur la bouche dans un cadre religieux : on l’appelle le baiser de paix. Cet acte est aussi un moment important du contrat vassalique, institution parmi les plus importantes de la société féodale : il scelle un lien indissoluble entre un seigneur et son vassal. « Il rime avec foi, franchise, fidélité, tout comme le baiser de paix, encore plus sacré, que se délivrent à la même époque les chrétiens à la messe », écrit Gérald Cahen. Mais à l’époque, ce baiser ne se fait qu’entre hommes car il se fait entre égaux. Yannick Carré cite un exemple : « Le moine Hariuf raconte à ce sujet une anecdote exemplaire où Gervin, abbé de Saint Riquier de 1045 à 1071, refuse de donner le baiser de paix à la reine d’Angleterre ». Car le baiser de paix est un rite masculin et, malgré le rang élevé de la reine, elle demeure un être mineur car femme.

Cette composante rituelle et solennelle s’éteint avec la fin du Moyen-Âge : “A partir de la Renaissance, le baiser va perdre peu à peu sa fonction officielle et sacrée, il devient un geste de tendresse qui touche mais qui n’engage plus”.

Besoin de rituel

“On ne connaît pas dans le monde et depuis le début de l’Histoire de groupe social sans rituel”, explique Dominique Picard, psycho-sociologue, professeure des universités et autrice de Politesse, savoir-vivre et relations sociales (Que sais-je ?, 2019). 

“Et on ne se salue pas seulement pour se souhaiter une bonne journée. Le sens est plus profond”, poursuit Dominique Picard, “la salutation est ce que l’on appelle une reconnaissance identitaire, une façon de dire à quelqu’un qu’il n’est pas un inconnu, qu’il fait partie de notre sphère de connaissance. C’est une reconnaissance dont on a besoin pour se sentir exister aux yeux des autres”.

Mais pourquoi la bise et pas un autre geste ? Un “check”, une poignée de main, les mains jointes ou encore une courbette ? “Le geste est associé à une culture ou à une microculture », ajoute Dominique Picard. « En France, nous appartenons à une culture de contact puisqu’on se salue en se touchant, à la différence d’autres cultures, comme en Asie, où l’on s’incline et garde ses mains sur soi. Quant au signe lui-même, la bise, il a un sens par rapport à une micro culture : vous ne faîtes pas la bise à tout le monde. Vous ne faîtes pas la bise à votre gardien d’immeuble même si vous le voyez tous les jours. En revanche, vous la faîtes peut-être à votre travail si l’habitude a été prise. Et dans ce cas là, il faut la faire car il s’agit d’un acte rituel qui signifie l’appartenance à un même groupe. Et c’est un acte que l’on renouvelle.”

Or, en cas d’épidémie comme c’est le cas avec le nouveau coronavirus aujourd’hui, la suspension du rituel pose question : « Ne pas faire la bise, ne pas se toucher… C’est troublant », explique Dominique Picard. « Surtout lorsque notre civilisation et nos microcultures reposent sur le contact. On se retrouve désarçonnés. C’est pour cela que même de façon humoristique, on se touche le coude, le pied. Ou bien on ne fait rien mais on se le dit. ‘Ah moi, je ne fais pas la bise’, mais sous-entendu, on se reconnaît quand-même, on fait quand-même partie du même groupe, pas d’inquiétude”.

Ceci dit, les rituels peuvent évoluer : « Il n’y a pas si longtemps, vingt ou trente ans, la bise entre hommes était réservée à une sphère intime, au sein de la famille, et pas avec ses collègues ou amis. Les mœurs et les codes sociaux évoluent ».

Maxime Tellier pour France Culture, 2020

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