Conversation avec Aurore Evain à l’occasion des prochaines journées du matrimoine

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« Une représentation du monde puissamment genrée et inégalitaire : aux hommes le génie, aux femmes le domestique. »

Directrice artistique de la Cie La Subversive, Aurore Evain est metteuse en scène, autrice, comédienne et chercheuse. Depuis 2016, elle est artiste associée au Théâtre des Îlets – CDN de Montluçon, et depuis 2018 à la Ferme de Bel Ebat – Théâtre de Guyancourt. Parallèlement à sa formation de comédienne aux Conservatoires des Xe, VIe et XIIIe arr. de Paris auprès de J.-L. Bihoreau et J.-P. Martino, elle suit le cursus d’Études théâtrales de la Sorbonne Nouvelle, avec une spécialisation en histoire de l’Ancien Régime. Depuis vingt ans, ses recherches et créations portent un intérêt particulier aux rapports femmes-hommes et à la question du genre dans les arts du spectacle, notamment par la mise en valeur du matrimoine et des créatrices passées.

Women Today

Bonjour Aurore, entrons directement dans le vif du sujet. Pourquoi l’inégalité se poursuit-elle dans le domaine des arts ?

Aurore Evain

A côté des leviers politiques indispensables à mettre en place, il est nécessaire de s’attaquer aux violences symboliques, toutes aussi redoutables, car invisibles. Elles se logent dans nos représentations imaginaires, constituées de ce que l’on nous transmet, via l’éducation, le langage, les livres, les films, les œuvres d’art, etc. Et nous les transmettons à notre tour, consciemment ou inconsciemment. Tout cet imaginaire est traversé par des siècles de domination masculine, qui ont abouti à une représentation du monde puissamment genrée et inégalitaire : aux hommes le génie, aux femmes le domestique ; aux hommes, l’autorité, aux femmes, la douceur et l’obéissance. Cela se décline à l’infini. Et chaque être humain est enfermé dans cette cage, qu’elle lui corresponde ou pas. Le matrimoine est un mot puissant, qui permet de renverser cet ordre patriarcal du monde, de remettre en question ce qui s’écrit depuis des siècles dans les livres d’histoire, les anthologies, sur les bancs d’école ou d’université. Le matrimoine permet de déconstruire la fabrique de l’Histoire, et d’agir donc aux racines de l’inégalité, en rendant caduques ces violences symboliques. Le matrimoine – le mot et ce qu’il recouvre – offre des modèles aux femmes, leur permettent de se sentir plus fortes, aptes à participer à l’histoire de demain, comme elles ont participé à celle d’hier, malgré l’effacement dont elles ont fait l’objet. Le matrimoine permet aux hommes d’être en filiation avec des figures féminines, et finalement, de dégenrer nos constructions imaginaires, pour construire un héritage culturel égalitaire.

WT

Le problème ne concerne pas seulement les femmes artistes ayant leurs œuvres exposées, mais aussi les femmes occupant des postes de haut niveau dans des galeries et des musées ? 

AE

Je ne connais pas suffisamment les chiffres concernant les galeries et les musées. Il me semble (à vérifier) qu’elles y sont en assez bonne place, du moins dans les établissements publics. Mais le plus souvent, elles ont été formées à une histoire de l’art essentiellement masculine : les œuvres de femmes sont considérées comme inexistantes, ou de moindre qualité. Elles vont donc reproduire les mêmes mécanismes d’effacement que les hommes, reconduire les mêmes violences symboliques. C’est ici que les actions de sensibilisation au matrimoine ont un rôle à jouer : permettre aux femmes et aux hommes qui occupent les fonctions de direction et de programmation de s’affranchir de leurs préjugés et de tenir un rôle dans la redécouverte de cet héritage.

WT 

Micol Hebron, artiste et militante féministe souligne le fait qu’une carrière artistique est intrinsèquement entrepreneuriale. « Nous avons une culture qui soutient et prépare généralement les hommes à ce type d’autonomie, d’indépendance et d’entrepreneur, mais pas aux femmes ». Est-ce une « faille artistique et entrepreneuriale » féminine ?

AE

En effet, le sentiment d’empêchement et d’imposture que les femmes ressentent souvent (sans vouloir faire de généralité et en gardant à l’esprit que d’autres facteurs vont le limiter ou le renforcer selon l’individu, son âge, son origine, son milieu social, dans un principe d’intersectionnalité) a un impact sur leurs capacités à évoluer dans un milieu professionnel artistique de plus en plus entrepreneurial : elles vont se sentir moins légitimes à négocier le prix d’une œuvre, d’un spectacle, à postuler à la direction d’un lieu, ou tout simplement à se sentir en droit de demander un rendez-vous, de relancer pour l’obtenir… Mais, parallèlement à cela, est-ce aux femmes de devoir tout faire pour s’adapter à ce milieu culturel de plus en plus entrepreneurial, voire néolibéral ? Ou bien à ce milieu culturel de remettre en question son fonctionnement et les excès où il est tombé ? L’écoféminisme pose ces questions : aux racines de l’inégalité femmes-hommes, il y a aussi un système de création (de biens, de richesses, d’œuvres…), qui repose sur l’accumulation, la prédation, la division extrême du travail. Et ce n’est pas sombrer dans l’essentialisme que de penser ce lien. La surconsommation culturelle, et la spirale infernale dans laquelle sont entraînés artistes femmes et hommes, est une réalité. Est-ce donc seulement aux femmes à faire le chemin pour s’adapter à tout prix à ce système dont on les a exclues, en les désarmant des moyens psychologiques leur permettant de survivre dans ce milieu hostile ? N’est-ce pas aussi à ce système, actuellement majoritairement entre les mains des hommes, de se remettre en cause ? A travers la mise en place de l’égalité femmes-hommes, ce sont tous les soubassements du système culturel et sociétal qui sont ainsi à interroger. Et pour en revenir au matrimoine, il permet lui aussi de réinterroger comment le patrimoine s’est constitué, sur quels critères de sélection, quels sont les mécanismes mémoriels que nous avons choisi de développer, et de se poser la question : sont-ils encore à perpétuer tels quels ? Le matrimoine vient bousculer le patrimoine, pour nous permettre de réinventer, de redynamiser et d’enrichir notre rapport à l’histoire et à la transmission. 

WT

Est-ce le manque de reconnaissance qui donne l’impression de leur inexistence ?

AE

Comme je viens de l’évoquer, nous avons construit le droit d’un individu à exister dans la postérité sur sa reconnaissance par quelques-uns – une élite académique ou culturelle, en adéquation, voire en soumission, avec l’idéologie politique du moment. Les historiens du passé ont eu un pouvoir redoutable : configurer la mémoire de l’humanité pour les siècles à venir. Ils ont été aidés, approuvés, sollicités, pour cela par les institutions politiques et leurs enjeux de construction nationale. Aujourd’hui, en défendant la mémoire des femmes qui nous ont précédé, nous devons aussi réfléchir à la façon dont nous voulons désormais continuer le travail de mémoire, indispensable à l’humanité, afin de ne pas reproduire des mécanismes mémoriels à la base excluants.

WT

Le genre a-t-il une influence sur la valeur d’un artiste ?

AE

Non… mais oui. Car le sexe de l’artiste – et les stéréotypes de genre qui lui seront attribués -, aura une influence sur son parcours, sur sa possibilité d’évoluer, de se perfectionner, et peut donc accélérer ou freiner son essor. Actuellement, pour donner un exemple, une metteuse en scène aura en moyenne moins de budgets de production qu’un metteur en scène, fera représenter ses pièces sur des plateaux plus petits, avec une scénographie, des costumes adaptés à son budget… Au final, elle aura moins de valeur aux yeux du milieu culturel (même si, proportionnellement, elle en a sans doute plus, du fait de pouvoir ainsi créer son œuvre en milieu hostile !).

WT

Cela signifie-t-il que nous avons une vision déformée ou limitée de notre histoire ?

AE

Oui, une vision amputée, parcellaire, constituée de grands hommes et de petites femmes… mais qui est en train de changer. Et les journées du matrimoine y contribuent activement, d’où leur essor. Aujourd’hui, alors que la Belgique, la Suisse, l’Espagne, l’Italie et le Royaume-Uni nous ont emboité le pas, nous pouvons pour cette 7ème édition parler désormais de Journées Européennes du Matrimoine.

Propos recueillis par Michael John DOLAN

Réagir, intervenir, suggérer ? Nous vous écoutons :   contact@womentoday.fr

Retrouvez les journées du matrimoine proches de chez vous :

HF Auvergne Rhône Alpes : https://www.matrimoinehfaura.com/

HF Bretagne : https://hfbretagne.com : 

HF Hauts de France : https://www.facebook.com/collectifhf.npdcpic

HF Ile de France : http://www.hf-idf.org  et  https://www.facebook.com/HFiledefrance 

HF Normandie : http://hf-normandie.fr

HF OccitanieLR : https://www.facebook.com/mouvementhflr/

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