Comment l’écoféminisme peut-il bouleverser les rapports entre les humains, la nature et le vivant ?

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur email
Partager sur print

Christine Castelain Meunier est sociologue au CNRS, à l’EHESS, spécialiste des questions du masculin, du féminin, de la famille, de l’enfant, de la communication et de l’environnement. Elle est également membre du Laboratoire de l’égalité. Elle a contribué à l’allongement du congé de paternité en 2002, puis en 2021. Elle donne de nombreuses conférences, est très souvent sollicitée par les entreprises et les médias.  Elle a publié une quinzaine d’ouvrages traduits en  différentes langues.

Francis Meunier est Professeur émérite au Cnam. Il est spécialiste en énergie solaire, environnement et techniques de lutte contre l’effet de serre. Le 12 octobre 2007, il reçoit les remerciements pour avoir contribué au Nobel de la Paix, en participant aux travaux du GIEC (IPCC) sur le climat. Ils publient ensemble l’ouvrage : « Devenir écoféministe. 15 actions au secours de la planète » chez De Boeck éditeur, Février 2022.

Le respect du vivant passe par le respect des spécificités individuelles englobant la nature et l’environnement qui ne sont pas conçus en extériorité. L’existence prend alors une dimension d’autant plus intense qu’elle intègre des sensations, des émotions, des sensibilités, des relations, des représentations, qui ont du mal à être prises en compte par la hiérarchie de valeurs actuelle. Or cette nouvelle approche qui se préoccupe des rapports entre les humains, la nature et le vivant fait partie intégrante de la démarche écoféministe. L’écoféminisme s’avère en effet, être un révélateur pour la compréhension de l’Histoire de l’humanité. Il démontre l’importance fondamentale de la coévolution entre le climat, le vivant, les actions et les relations entre les humains. C’est un mouvement mondial, inventif, créatif, qui s’est développé dans les années 1960-70, reposant sur le constat que l’exploitation de la nature s’articule à l’oppression du patriarcat sur les femmes.

La nature autrefois : une présence déifiée, mais vivante

À l’origine, la nature était inhérente à la vie de l’être humain. Elle a ensuite été divinisée, érigée à travers différents dieux qu’il fallait honorer aux époques polythéistes pour les remercier de leur aide, pour qu’il pleuve, ou encore pour que la tempête s’arrête. Vinrent ensuite les chrétiens, avec un Dieu unique à vénérer afin que son courroux n’entame pas les récoltes de blé et ne provoque pas la famine. Ainsi, la nature n’était pas dominée, l’humanité la subissait.

La nature et le vivant assujettis à l’homme.

À la fin du XVIe siècle, le développement des connaissances scientifiques marque un tournant dans les relations à la nature. La nature est alors infériorisée dans ses représentations, dépourvue d’intelligence, tel un conglomérat de matières séparées de l’humain. Elle devient une ressource inféodée, destinée à satisfaire les besoins des humains. Réagir contre ces représentations s’impose aujourd’hui. Dans cette recomposition des liens avec le vivant, la complexité est grande, notamment pour les femmes. N’étaient-elles pas associées à l’instinct, à la nature animale, quand l’étymologie latine associait femme à femelle? Alors que l’homme, lui, renvoyait au politique, car le pronom « on » qu’il contenait, symbolisait la culture et la parole dominante. L’homme était par ailleurs associé au sacré, au supérieur ; la femme au profane, à l’inférieur. Ces représentations perdurent aujourd’hui dans les stéréotypes de genre qui imprègnent la société et la vie quotidienne, dans une juxtaposition des modèles. L’écoféminisme compare le ventre de la Terre au ventre des femmes. La référence à Gaïa, divinité centrale dans la mythologie grecque, identifiée à la « Déesse mère » est flatteuse et allégorique. Mais Gaïa est aux prises avec l’exploitation de la nature à outrance, au même titre que la femme est victime de la domination masculine.

La similitude entre la femme et la nature dominées par la violence, l’exploitation économique et les dérives technologiques imprègne l’histoire des femmes. Aussi, lorsque le réchauffement climatique devient l’un des problèmes majeurs de notre siècle, jouxté à l’inégalité de condition entre les femmes et les hommes, l’évidence s’impose que la hiérarchie des valeurs est inadaptée. Ce n’est pas un hasard si, par exemple, ce sont les femmes qui soulèvent avec véhémence à l’échelle mondiale la question des forêts. Sensibles au sort des poumons de la Terre, elles s’insurgent pour défendre ces puits de carbone qui couvrent 31 % de la superficie des terres émergées (soit 10 % de la surface du globe). Elles s’inquiètent aussi de la question cruciale de l’eau, du fait de leurs responsabilités familiales et de leur rôle dans l’approvisionnement des ménages en eau, en énergie, alors même que leur influence est limitée par un accès restreint aux richesses, à la propriété foncière, à l’éducation, aux technologies et au pouvoir.

L’attitude agressive à l’égard du vivant à travers l’extractivisme, le mépris de la nature, le nucléaire, la consommation excessive de viande, la maltraitance animale, etc., relève d’un idéal de l’homme fort, puissant, colonisateur et aux valeurs mortifères. La crise énergétique actuelle est le résultat d’un mépris et d’une incapacité à valoriser les énergies que la nature met en abondance à la disposition de l’humanité, que ce soit l’écoulement de l’eau des fleuves, le soleil, le vent, la biomasse, les marées, la houle, la chaleur souterraine… Les valeurs toxiques masculines (impératif du profit, de la performance, démesure, logique du court terme, destruction de la nature et du vivant) ont en effet, poussé les hommes majoritairement aux commandes à se ruer d’abord sur le charbon, le pétrole et le gaz, en négligeant leur impact sur l’environnement et le climat, ainsi que sur la santé des personnes. Ensuite est venu le temps du nucléaire où les risques ont été sous évalués comme l’ont montré les catastrophes de Three Miles Island, Tchernobyl et Fukushima.

La nature et le vivant, à l’aune du respect écoféministe,

Grâce à :

Une nouvelle hiérarchie de valeurs  universelle incluant le masculin positif

Respecter les personnes, dans un contexte de mobilité des identités, sans discrimination de sexe, de genre et sans racisme, va de pair avec le respect de l’environnement, du vivant, de la nature et du climat, tout en se préoccupant de garantir l’approvisionnement énergétique pour le futur.  Cette nouvelle hiérarchie de valeurs qui doit être prioritaire, fait partie intégrante de l’écoféminisme inclusif (privilégier le long terme, la modération, l’empathie, le care, le respect de la finitude des ressources, l’égalité femme/homme, le partage des responsabilités et des décisions entre les femmes et les hommes, dans le public et dans le privé…).

Dans notre ouvrage, « Devenir écoféministe. 15 actions pour le climat »[1],nous démontrons que les causes des dysfonctionnements sont les valeurs toxiques sur lesquelles a été basé le développement industriel (inégalités, discriminations, domination, recherche de pouvoir, appât du gain, humiliations, recours à l’intimidation plutôt qu’au dialogue, au partage et à la concertation, destruction de la biodiversité). L’écoféminisme révèle, avec force, les dégâts générés par la domination masculine.  Il consiste à lutter contre les discriminations, à protéger le climat et la biodiversité tout en tâchant de rendre les ressources naturelles accessibles à tous, dans l’estime de soi, le respect d’autrui, du vivant et de l’égalité des droits civiques et sociaux entre tous les êtres humains. Il s’agit d’une véritable révolution culturelle, symbolique et sociale, dans laquelle notre société est engagée et dont des femmes se font les porte-paroles avec la volonté de fédérer et non de cliver. Repenser les rapports entre les humains et à la nature, mais aussi au vivant est un des premiers enjeux de l’écoféminisme. Il devient un nouvel art de vivre se référant à un système de valeurs qui concerne autant les hommes que les femmes et qui clarifie ses objectifs, son rapport au temps, au corps, à soi, à sa manière de s’organiser, de faire des choix, de conduire sa vie, de reconsidérer ses rapports à autrui, à la nature et au vivant, de promouvoir la démocratie participative, de donner du sens, de développer la créativité, la poésie….

Ces nouvelles valeurs sont d’autant plus appropriées que, de leur côté, nombreux sont les hommes qui s’offusquent contre ceux qui tiennent des propos salaces, dénient les inégalités, sont dominateurs et violents, harcèlent ou instrumentalisent les femmes. Sans oublier les responsables qui, aux commandes de grandes entreprises, tournent le dos à la démocratie participative, dénient le dérèglement climatique et saccagent la biodiversité. Or, les hommes en changement se désolidarisent, déconstruisent, rejettent ces valeurs toxiques et les remplacent par des valeurs positives qui rejoignent celles de l’écoféminisme. C’est cette convergence entre les valeurs de l’écoféminisme et celles du masculin en changement qui bouleverse les rapports entre les humains, la nature et le vivant, qui va permettre de sauver la planète. Même si, il ne faut pas se voiler la face, être une femme n’est pas systématiquement synonyme d’écoféminisme.

De nouveaux rapports entre les humains, la nature et le vivant

Grace à :

– Des actions éthiques, quotidiennes, citoyennes

Alors que faire pour construire un avenir plus radieux?

Dans notre ouvrage « Devenir écoféministe . 15 actions pour le climat », nous proposons « 15 Actions :  – Ethiques, – Quotidiennes, – Citoyennes ».

Nous n’en avons sélectionné ici que quelques unes :

  • Refonder les rapports à la femme et au vivant – en  impulsant des mesures, des droits égalitaires dans tous les domaines, – en dégenrant la culture – en promouvant l’éducation égalitaire et respectueuse de l’environnement. Mais aussi en réinventant l’éducation des garçons.
  • Organiser la prévention sanitaire et climatique et réduire son empreinte carbone.
  • Bien s’alimenter, se loger sans nuire à la planète, se déplacer écolo, prendre soin de soi en respectant l’environnement,  puis recycler et transformer, recourir à l’économie circulaire…
  • Mettre au point des technologies bonnes pour l’environnement et conjuguer l’agroécologie au féminin.

Sachant que de nombreux jeunes qui militent aujourd’hui pour l’égalité des droits femme/homme et pour le climat comprennent bien l’urgence qu’il y a à promouvoir des actions comme celles que nous préconisons dans notre ouvrage qui inclut des conseils pratiques et des exemples concrets pour faire bouger les lignes et agir aussi au quotidien.

N.D.L.R.

Un nouveau rapport du GIEC révèle un avenir effrayant pour la planète

Un rapport publié ce lundi par l’ONU révèle que le changement climatique se propage plus vite que prévu et ne peut plus être évité. Des mesures drastiques doivent être prises


[1] Christine Castelain Meunier, Francis Meunier, « Devenir écoféministe . 15 actions pour le climat », De Boeck, 2022

Depuis plus d’un an, Women Today, (ex-Sarasvatî) et sa Lettre des femmes hebdomadaire explorent toutes les facettes du féminin et du féminisme. Donnent la parole à celles et à ceux qui misent sur la réflexion, plutôt que sur la division, pour éveiller les esprits, faire avancer la parité et reculer les inégalités.

Chaque semaine, son lectorat (60 % de femmes et 40 % d’hommes, toutes générations confondues) s’accroit et porte son message d’engagement positif. Mais parce que Women Today a fait le choix dès le départ de fonctionner sans publicité ni sponsor, nous avons besoin de vous afin de continuer à grandir et faisons appel aujourd’hui à vos dons.

Merci infiniment par avance de vos précieuses contributions.