26 November, 2020
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Claude Faux, âme sœur et frère d’armes de Gisèle Halimi

Dans la vie de la célèbre avocate disparue cet été, il y eut un sens de la justice jamais démenti, de flamboyantes batailles mais aussi un compagnon qui sut les partager. Portrait de celui dont Gisèle Halimi disait qu’il était « le seul homme féministe » qu’elle ait connu « avec Jean-Paul Sartre ».

Sur Gisèle Halimi, tout a été dit ou presque. Il suffit d’ailleurs de taper son nom sur le moteur de recherche Google (plus de 971 000 résultats) pour constater à quel point son parcours a été décrypté et mis en lumière. Mais ce que l’on ignore généralement, c’est qu’elle a eu durant des décennies le meilleur des alliés dans ses luttes. Rencontré en 1958, Claude Faux était avocat, urbaniste et secrétaire de Jean-Paul Sartre auprès de qui il avait pris la suite du journaliste et écrivain Jean Cau. De leurs premiers échanges jusqu’à son dernier souffle, il fut pour Gisèle Halimi un inestimable complice, tant au point de vue amoureux qu’intellectuel que par la force de son militantisme. Dans la biographie qu’elle a co-écrite avec Annick Cojean avant son décès, Gisèle Halimi dit d’ailleurs tout l’immensité du bonheur qu’elle a eu à le côtoyer. « Un homme qui me comprenait. J’ai eu cette chance. Un homme qui m’a accompagnée, soutenue, épaulée, pendant soixante ans et dont j’éprouve aujourd’hui le manque terrible. Un féministe. Je n’ai jamais rencontré un homme qui le soit davantage » y explique-t-elle. 

Un précurseur qui s’élevait contre les conservatismes 

Et il est vrai que le profil de Claude Faux était atypique dans la France patriarcale d’avant 68, où les femmes étaient constamment réduites à leurs rôles d’épouses et de mères, où elles étaient tenues, jusqu’en 1965, de solliciter l’autorisation de leur conjoint pour travailler ou ouvrir un compte bancaire et où le père était considéré comme le seul et l’unique chef de famille. « Je ne supporterais pas d’être commandé par une femme. Ça n’est pas dans mon caractère » expliquait dans un reportage un contremaitre interrogé dans l’émission Cherchez la femme diffusée sur la RTF le 9 avril 1964, avant de préciser « Disons que l’amour-propre masculin serait blessé ». « Moulinex libère la femme » disait quant à elle non sans un certain cynisme la célèbre marque d’électroménager dans une publicité montrant une fée du logis extatique que l’acquisition de nouveaux appareils ménagers allait seconder dans l’exécution de « ses » tâches domestiques… Aux antipodes de cette infériorisation de la femme culturellement admise à l’époque, Claude Faux avait non seulement accepté d’évoluer dans l’ombre de Gisèle Halimi mais avait embrassé plus que pleinement les causes qui étaient les siennes. Dans Une farouche liberté, elle révèle ainsi qu’il lisait chaque matin les journaux pour elle afin de lui proposer une revue de presse de tout ce qui pourrait « l’intéresser, notant des propos sexistes qu’il (lui) faudrait dénoncer ». Il l’aidait à rédiger des communiqués, la préservait physiquement lors des réunions publiques chaotiques, a fait ensuite tout sauf de la figuration au sein de Choisir la cause des femmes, le mouvement qu’elle a fondé en 1971 avec Simone de Beauvoir, s’employant entre autres à trouver les ressources financières indispensables pour le faire fonctionner. Il l’a portée aussi dans les procès les plus épuisants qu’elle a eus à mener, notamment celui de Marie-Claire Chevalier et de sa mère Michèle, à Bobigny en 1972 et celui dit « du viol » d’Aix-en-Provence en 1978 ainsi que dans ses campagnes électorales. Chez Claude Faux, cette fibre féministe avait été beaucoup plus naturelle et spontanée que chez Antoine Veil, lui aussi mari d’une icône féministe, qui avait au départ des conceptions très réactionnaires.  « Je suis un macho qui s’est soigné, un macho guéri, j’ai complètement changé » confiait en août 1997 à Renaud Dély dans Libération celui qui pensait au départ « que les bourgeoises convenables restaient à la maison » et avait interdit à Simone de rejoindre le barreau. 

La plénitude après les réticences 

Si Claude Faux était taillé pour le combat, il avait dû en livrer un premier, tout personnel, pour passer la bague au doigt à la reine des prétoires qui tenait à son indépendance financière et avait d’abord refusé de convoler, après deux premières unions ratées. « Non décidément, Faux devait renoncer à entrer dans la famille, Il ne renonça pas. Moi non plus (..) Bien qu’éprise de lui, j’avais rechigné à la vie commune. Et encore plus à ce mariage dont je ne voyais guère la nécessité. Claude y tenait. J’y consentis en me persuadant qu’avec mon autonomie économique, mon insertion professionnelle, notre engagement politique commun, et enfin nos âges (Claude est mon cadet de deux ans), je limitais sérieusement les risques… ». s’est-elle souvenue dans Le lait de l’oranger, son ouvrage paru en 1998. Les noces eurent finalement lieu le 21 février 1961, avec comme témoins le peintre Jean Lurcat et Louis Aragon, poète dont la maxime « la femme est l’avenir de l’homme » ne pouvait que parler à Gisèle Halimi. Pas un instant, elle ne regretta ensuite sa décision. « Je l’ai perdu il y a deux ans et je me rends compte chaque jour à quel point c’est irrattrapable (…) Nous étions si bien ensemble » s’émouvait lors d’un entretien au Monde, en septembre 2019 l’avocate qui a rejoint son alter-ego le 28 juillet dernier.  

Bénédicte Flye Sainte Marie

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