Ciel ! Une femme…

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Je veux être une femme archevêque.

Anne Soupa, vous êtes représentative des catholiques d’ouverture ainsi que journaliste et essayiste, partisane d’un féminisme chrétien, cofondatrice — avec Christine Pedotti — de la Conférence catholique des baptisé-e-s francophones et du Comité de la jupe. En 2020, vous vous faites connaître du grand public en déposant symboliquement votre candidature à la charge d’archevêque de Lyon, suite à la démission du cardinal Barbarin.

Women Today

Votre candidature fut bel et bien une provocation qui vise à questionner la place des femmes dans la gouvernance de l’Église. Provocation salutaire ?

Anne Soupa

Elle a été vécue comme une provocation par certains mais pas par moi. Pour moi c’était un acte d’unification de ma personne. En effet, les catholiques, particulièrement les femmes, sont des êtres clivés. Divisés entre un hémisphère qui est plongé dans la société, dans des relations égalitaires avec leurs congénères masculins, et dans le monde catholique où elles sont des inférieures traitées selon un système différentialiste qui les prive quasiment de citoyenneté.

Donc ce clivage est très douloureux à vivre et en candidatant j’ai tout simplement voulu le supprimer. Et en postulant je n’ai ressenti aucune peur, que de la joie car j’avais le sentiment de remettre de l’unité, de la cohérence en moi-même. Je ne veux pas être divisée en deux hémisphères, je suis une et je dois être considérée de la même manière dans mon Église et dans la société où je vis.

WT

La masculinité serait-elle donc structurelle au sein de l’église ?

AS

Bien entendu. Elle est instituée, elle est non discutée bien qu’entamée par les coups de boutoir des femmes mais elle est encore considérée comme naturelle. Ainsi l’argument massif utilisé par le clergé pour justifier cette masculinité structurelle est que Jésus a choisi 12 hommes pour en faire ses disciples et en faire les ancêtres des évêques ce qui est complètement faux. Jésus n’a pas demandé aux 12 de devenir des évêques. C’est d’abord un anachronisme et surtout les 12 ne sont pas des « happy few » élus, sélectionnés parce qu’ils sont hommes. Ils sont hommes car c’est la société du temps. De même que Jésus est un homme car il ne peut pas être femme en même temps. Il est totalement absurde, stupide de dire qu’étant donné sa masculinité, seuls les hommes peuvent l’entourer, le servir.

Les 12 font référence aux 12 fils de Jacob qui se sont répartis les 12 tribus dont ils ont été les chefs. C’est avant tout une histoire symbolique. Ce que j’en retiens, c’est que si Jésus demande à 12 hommes de l’aider, cela veut dire qu’il demande à tout Israël de l’aider. Exactement l’inverse de ce que les hommes d’Église sont en train de soutenir ! Donc l’argument que les 12 doivent être 12 et non pas 13 ou 14 et qu’ils ne doivent être que des hommes est fondamentaliste. Or, cette attitude est réductrice de la profondeur interprétative catholique. Quand l’Église catholique est fidèle à sa tradition, elle n’est pas fondamentaliste, elle est profondément ouverte à l’interprétation.

La grande tradition de l’Église est intelligente mais en ce moment on est en train de sombrer dans une bêtise inimaginable. Faudra-t-il demain que les évêques soient juifs, barbus et circoncis ?

WT

Selon vos propos « J’en ai acquis une certitude inébranlable, les Écritures ne sont pas machistes ! » et pourtant ce n’est pas la perception la plus répandue.

AS

Les Écritures ne sont effectivement pas machistes et j’ai écrit deux livres à ce propos « Dieu aime-t-il les femmes ? »et « Douze femmes dans la vie de Jésus ». Et j’en conclus que Jésus ne fait pas de discrimination entre les femmes et les hommes. Il est le premier défenseur des Droits de l’Homme en défendant les droits des femmes ! Jésus n’a jamais de réaction genrée. Il est profondément universaliste c’est à dire qu’il voit l’être humain et ne s’occupe de savoir si c’est un homme ou une femme.

WT

Pensez-vous possible qu’il sera possible de résoudre, dans un futur proche, « l’équation » femme et ordination ?

AS

C’est un sujet difficile car dans l’Église toutes les responsabilités sont données à des personnes ordonnées, des prêtres, donc des hommes, et ce depuis le Moyen-Âge, au tournant de l’an 1 000. Donc il n’y a aucune responsabilité dans l’Église qui ne puisse être exercée par des gens qui ne sont pas prêtres. Et en 1994 le Pape Jean-Paul II a légiféré : en cette matière il ne sentait pas le droit, en aucune manière, d’autoriser l’ordination de femmes et que cette discipline devait être tenue pour toujours et de manière irréformable, c’est son terme. C’est comme ça, c’est pour toujours et on ne discute pas !

Le Pape François a réitéré, il y a deux mois, que le ministère ordonné est réservé aux hommes lorsqu’il a pris une décision autorisant les femmes à devenir « acolytes » et lectrices. Ainsi, il a contenté une bonne partie de la hiérarchie catholique qui s’arc boute sur cette question précise mais les catholiques, eux, sont, à 78% favorables à l’ordination des femmes !

Ma position est de dire que le ministère ordonné est en crise aujourd’hui. Crise des abus, crise de réputation, crise de confiance… Et si on autorisait l’ordination des femmes, peu, peut-être 150 se présenteraient, pendant quelques années, mais guère plus. Cela ne suffirait pas à combler la crise des ministères et des responsabilités. Je crois donc que cela ne sert à rien d’ordonner des femmes tant que le ministère ordonné ne se réformera pas en profondeur.

Réformer en profondeur cela veut dire deux choses : autoriser le mariage et transformer profondément le sens du sacrement de l’ordination. Sacrement qui est très particulier car le droit canon dit qu’il est de sceau divin. Que l’on devient prêtre par la volonté même de Dieu. Mais quand on voit des prêtres abuseurs, on se dit qu’il y a quelque chose qui cloche. Est-ce que Dieu se trompe ? Cette même question Monseigneur de Moulins-Beaufort se l’est posée dans un article intitulé « Que nous est-il arrivé ?». Moi, j’affirme qu’oser dire qu’ordonner des prêtres est un sacrement de droit divin est une instrumentalisation de Dieu. On n’a pas le droit de décider ce que Dieu veut ou ne veut pas. Et tant que l’on n’aura pas modifié la définition du sacrement de l’ordination, on sera dans l’abus envers Dieu.

Je ne mets pas du tout en cause la papauté. Elle est extrêmement nécessaire. Le Pape a une très forte audience morale. Il est une sorte de curé du monde. Mais le péché mignon de la papauté, depuis toujours, c’est d’instrumentaliser Dieu et de le mettre à son service au lieu de le servir. C’est d’ailleurs ce qui a fait réagir Luther.   

Ainsi je plaide pour quelque chose qui a beaucoup de mal à être entendu, c’est un évêque laïque. Je ne veux pas être ordonnée prêtre, je veux être une évêque laïque, nommée pour mes compétences -diverses et adaptées à cette charge, bien évidemment- engagée au titre de mon baptême et non pas d’un sacrement particulier qui est le sacrement de l’ordre.

Ce qui m’importe et pose problème aux femmes c’est la question de la responsabilité, de la gouvernance. Les femmes catholiques vivent dans une Église dans laquelle elles ne sont pas citoyennes. Elles n’ont pas leur mot à dire, elles ne sont consultées sur rien ne participent pas aux synodes… Il y a 5 ans, on a osé réunir un synode sur le thème de la famille dans lequel aucune femme n’a pris de décision. On touche l’absurde. Sans femmes, ce synode devenait ridicule.

WT

Vous déclarez « Je suis aussi une #MeToo ». Quel est votre écho personnel à ce #MeToo ? L’Église est-elle solidaire à ce #MeToo ?

AS

Oui bien entendu car l’Évangile est féministe. Le Christ se bat contre les violences faites aux femmes -l’exclusion pour impureté, en particulier- et je ne vois donc aucune contradiction à soutenir le mouvement #MeToo qui remet de la dignité dans la figure féminine, qui tente d’arrêter les intimidations, les viols, les réductions des femmes à des objets. Ce combat est tout à fait évangélique.  

WT

Vous prônez de « briser un entre-soi masculin propice au repli et aux abus » qui est aussi celui de notre société. Avec ce message, vous sentez-vous proche, solidaire des associations féministes ?

AS

Les associations féministes sont nombreuses et différentes. Certaines sont universalistes, d’autres sont différentialistes et par conséquent certaines pensent que tous les êtres humains sont égaux et ont tous les mêmes droits alors que d’autres considèrent qu’il faut mettre à l’honneur une différence féminine.

WT

Chrétienne et féministe : pléonasme ?

AS

L’évangile est féministe. Le Christ est le premier féministe.

WT

Merci Anne Soupa et peut-être un conseil de lecture « hors boulot » ?

AS

Je dirai volontiers, relire Camus à cause du soleil, de la Méditerranée, du sens de la justice, de son ambition éthique… Il y a une phrase de Camus qui est très forte « Peut-on être un saint sans Dieu ? ». En effet, je crois que Dieu se porte bien quand on ne parle pas trop trop souvent de lui.

Propos recueillis par Michael John Dolan

En pratique : « Pour l’amour de Dieu », Albin Michel, janvier 2021 et « Dieu aime-t-il les femmes ? », « Douze femmes dans la vie de Jésus ».  

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En complément vidéo : « La théologienne qui veut révolutionner l’Église catholique »

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