Chronique du viol devant la justice ou comment remettre le monde à l’endroit

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Sophie s’endort dans le Uber qui la ramène chez elle à l’aube d’un petit matin de décembre. La discothèque vient de fermer. Elle a trop bu. Elle gravit les quelques marches qui la séparent de sa porte d’entrée. La voiture démarre et emporte ses amis.  Elle cherche ses clés au fond de son sac. Impossible de les trouver.

Un homme surgit derrière elle.  Il l’agrippe et la pousse dans un petit renfoncement. Il l’étrangle et lui dit : « suce-moi ». Elle essaie de crier. Il resserre son étreinte. Si elle recommence il la tuera. Elle manque d’air. Elle suffoque. Il lui ordonne de baisser son pantalon. Elle s’exécute. Elle se dit que c’est sa seule chance de survivre. Il la viole. C’est plus fort qu’elle, elle crie à nouveau. Un voisin ouvre ses volets. L’homme lui vole son téléphone portable et part en courant.

Deux mois plus tôt, Lou est chez elle tard dans la nuit. Elle étudie à NANTES et a passé une soirée jeux de rôles avec ses nouveaux amis. Elle vient de rentrer dans son studio, insalubre, en rez de chaussée au fond d’une cour. Ca tape au carreau. Elle entre-ouvre sa fenêtre. Un homme lui demande où vit Yacine. Lou ne connait aucun Yacine. Elle est désolée. Sauf que l’homme ne s’arrête pas là. Il l’insulte, lui dit qu’elle est une salope, une sale pute. Lou referme vite. Il continue ; il va la choper, la violer !

Lou se réfugie dans sa salle de bain. C’est l’unique autre pièce du logement et elle ferme à clé. Elle appelle la police. On lui répond de ne pas s’inquiéter, que ce n’est sans doute rien qu’un pochtron, qu’il va partir ; Et ça raccroche. Il ne part pas. Au contraire il tape de plus en plus fort. Il dit qu’il veut la tuer. Lou rappelle une seconde fois. En pleurs. Elle est terrorisée. La policière lui conseille de se cacher dans un placard : ne voyant plus personne il se découragera. La police est très occupée cette nuit. La policière raccroche. Lou appelle ses parents qui vivent loin. Elle est maintenant absolument paniquée car il frappe au carreau. Son père lui ordonne de rappeler une troisième fois. Ce qu’elle fait. On lui dit qu’on lui envoie une voiture. Alors qu’elle sort de sa cachette l’homme brise la fenêtre. Elle hurle. Il se coupe le bras en tentant de l’attraper, lui déchire son tee-shirt et arrache une bretelle de son soutien-gorge. Lou en se dégageant a le temps de sentir l’haleine avinée de l’homme sur son visage. Il s’enfuit emportant un vêtement qu’il chope au passage pour panser sa blessure ;

Sophie et Lou ont été agressées par le même homme. Il vient d’être jugé et condamné à 10 ans de réclusion au cours du premier procès en Loire Atlantique de la nouvellement créée Cour Criminelle. Cette juridiction remplace désormais la Cour d’Assises pour les crimes punis de moins de 20 ans de réclusion criminelle. Le procès a eu lieu hors de tout battage médiatique. Dans un silence pesant qui constitue le quotidien judiciaire du parcours des femmes victimes de viols.

Les faits ont presque trois ans. Devant les 5 magistrats professionnels qui remplacent les jurés populaires, l’accusé nie tout : « ce n’est pas moi le menteur ». Il dit qu’il a honte, qu’il regrette les vols, mais sous le regard de sa femme enceinte, il revient sur les aveux précédemment faits devant le juge d’instruction. Il invoque l’incompétence de son ancienne avocate, sa souffrance, un malentendu, ne s’explique pas la présence de son ADN retrouvé partout. Il se plaint de la prison qui est trop dure. Il demande à ce qu’on le laisse tranquille.

Sophie et Lou, elles, racontent.

Sophie est en larmes mais elle s’accroche. Elle plonge à nouveau et convoque sa douleur. Son paquet de kleenex tordu dans tous les sens n’y survit pas. Après le récit des faits elle dit comment elle a refusé que ce viol, qu’elle a mis des mois à nommer comme tel, ne contamine le reste de son existence : vite retourner travailler, ne plus en parler, faire comme si tout allait bien, comme s’il ne s’était rien passé et tenter très fort d’y croire. En dépit de ses efforts sa tête lui joue des tours : la mémoire flanche lorsqu’il faudrait se souvenir, à l’inverse il suffit qu’une porte claque ou que le tram se vide pour que la peur surgisse. Les cauchemars épuisent. Avec son amoureux c’est compliqué aussi : « ma vie est la même mais tout est différent ».

Sauf ses valeurs, son regard posé sur le monde ; sa foi en l’humanité. Cela, il ne lui a pas pris.

Lou a quitté Nantes, ses études, son logement et ses nouveaux amis. Pas le choix, il fallait qu’elle parte. Elle a changé de couleur de cheveux. Ils étaient roses, ils sont désormais verts. Elle garde intact un féroce sens de l’humour teinté de noir, celui de (l’auto) dérision et délivre son récit d’un flot rapide de paroles brutes. Elle tente des blagues, dit des gros mots. Elle ne supporte plus la présence des hommes. Elle ne veut plus qu’on la touche. Même son oncle ne peut plus lui claquer une bise.

Elles sont toutes deux singulières, différentes. Elles parlent d’une seule voix, sans haine, lorsqu’elles viennent déposer devant les juges : toutes deux attendent justice mais aucune d’elle, pas plus que leurs centaines de sœurs d’infortune, ne demande à être crue sur parole.

Elles comprennent que les preuves doivent être débattues de façon contradictoire, que pour qu’un procès soit équitable il faut qu’il soit à charge et à décharge, que le doute doit profiter à l’accusé et que la présomption d’innocence est la pierre angulaire de la justice. Aucune ne réclame de peines « pour l’exemple ». Elles disent à quel point le simple fait de parler leur a coûté.

Devant cette cour criminelle nouvellement créée pour gérer un stock de dossiers que les Cours d’Assises ne parviennent plus à gérer, elles sont toutes deux confiantes en l’institution alors que toutes deux, comme tant de leurs sœurs d’infortunes ont été par elle tellement maltraitées.

Sophie a été entendue sur les faits à six reprises : trois fois par les enquêteurs et une fois longuement par le juge d’instruction. Elle a aussi été confrontée à deux reprises à son agresseur. Une première fois dans les locaux du commissariat où il lui a fallu se rendre séance tenante. Une seconde fois pendant quatre heures devant le juge d’instruction.

Six auditions en tout. Plus le procès devant la Cour.

A chaque fois il lui a fallu répéter, préciser, justifier, contredire, affirmer. Elle l’a fait sans rechigner car il fallait le faire. Elle a subi un examen gynécologique complet, une tri thérapie de prévention, une expertise médico-légale par un autre légiste, une expertise psychologique et tous ses proches ont été entendus. Ses vêtements ont été mis sous scellés, elle a dû poser des jours de congés pour se rendre disponible, rencontrer son avocate à maintes reprises ….

Pour Lou c’est l’inverse. Après qu’ils aient enfin daigné se déplacer cette nuit-là les policiers sont partis aussi vite qu’ils étaient venus.N’ont dressé aucun procès-verbal de constat, pris aucune photo et Camille a dû se déplacer à deux reprises pour que sa plainte soit enfin reçue. Strictement aucun acte d’enquête n’a été effectué jusqu’à ce que le lien soit fait avec le dossier de Sophie. A cette date il était bien évidemment trop tard. En revanche la policière qui a pris sa plainte n’a pas manqué de lui poser la sempiternelle question de savoir « comment elle était vêtue ce soir-là »… Chez elle?

La Procureure se lève et prend la parole. Devant une salle presque vide elle leur présente des excuses, à elles deux qui n’en attendaient pas. .

A Sophie à laquelle pas grand-chose n’aura été épargné et à Lou qui aura été méprisée et délaissée. Elle dit que les choses changent, que la justice évolue ; qu’il faut lui laisser un peu de temps. Elle rappelle les chiffres du nombre de femmes violées chaque année rapporté à celles qui déposent plainte : moins de 10 %. Elle salue leur courage et les remercie.

Elle rappelle enfin une chose que je n’avais, moi, jamais entendu dans les prétoires : les femmes peuvent s’alcooliser. Elles peuvent boire. Elles peuvent sortir tard le soir et rentrer tôt le matin. Elles peuvent porter jupe ou short. Aussi courts qu’elles le souhaitent. Elles peuvent se rendre en tous lieux de nos villes. De jour comme de nuit.

Elles peuvent faire tout cela et même en faisant tout cela il ne peut, il ne doit, rien leur être reproché dans les viols qu’elles subissent.

Cette parole inédite marque la (trop lente) prise de conscience de l’institution qui n’est que le reflet de notre société toute entière.

C’est une parole qui apaise et qui, quelle que soit l’issue du procès pénal, permet aux victimes de remettre leur monde à l’endroit et d’avancer.

Nul besoin d’écorner les principes fondateurs de notre procédure. Pas de tapage médiatique. Encore moins de revendications vengeresses et haineuses à l’encontre une moitié de l’humanité qui serait par essence vouée à la domination.

Seulement besoin d’entendre une parole claire et sans nuances :

Le seul coupable du viol subi, c’est le violeur !

Anne Bouillon, avocate

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