20 October, 2020
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Charge sexuelle : quand l’Eros des femmes a du plomb dans les ailes

Si les femmes s’épuisent voire s’écroulent sous la masse conjuguée de leurs préoccupations professionnelles et personnelles, peuvent également être minées par leur souci constant du bien-être des autres, il pèse aussi sur elles, au sein de leur couple, la responsabilité d’avoir une sexualité sans fausse note. Décryptage de ce phénomène avec Caroline Michel, co-auteure d’un ouvrage sur le sujet. 

Une inégalité peut en cacher beaucoup d’autres. Si l’on connait bien désormais la notion de charge mentale, sorte de joug -très largement féminin-qui consiste à avoir le cerveau perpétuellement saturé de pensées portant sur les tâches domestiques et/ou parentales à effectuer et la charge émotionnelle, qui nous conduit à être dans l’anticipation constante des besoins et envies de ceux qui nous entourent, il en existe aussi une troisième qui résulte des deux premières, la charge sexuelle. Parce que notre culture, très patriarcale par essence, nous apprend dès le berceau qu’il est normal que les filles soient dans le soin et le service aux autres, ce que l’on appelle le « care », la mission de réussir sa sexualité, dans une relation hétérosexuelle, incombe aux femmes au sein de l’immense majorité des couples. Cette chape supplémentaire a été conceptualisée par la journaliste et podcasteuse de Quoi de meuf ! Clémentine Gallot dans un article paru sur Slate le 15 février 2019. Elle a en fait depuis un livre éponyme avec sa consœur Caroline Michel. 

Cette charge sexuelle se traduit à plusieurs niveaux, d’abord au cœur des rapports sexuels en eux-mêmes. Les femmes se sentent en effet obligées de cocher toutes les cases pour qu’ils se passent bien. « Elles vont souvent se dire « Est-ce que je suis bien ? Est-ce que je ne suis pas trop maladroite ? Est-ce que je lui plais ? Est-ce que la lumière me met en valeur ? » détaille Carole Michel. Et elles se focaliseront avant tout sur les sensations de leur partenaire, quitte à oublier que les leurs comptent aussi. « Le plaisir de l’autre va passer en priorité, tout comme l’orgasme masculin. Elles vont s’en inquiéter. De leur côté, si elles n’atteignent pas la jouissance, elles se disent « c’est dommage mais cela reste une option », alors que son équivalent chez les hommes reste l’un des éléments qui cadrent le rapport sexuel. Cet enchaînement qui implique d’avoir une érection puis une pénétration et ensuite une éjaculation a toujours dessiné les contours des rapports sexuels. On n’a jamais remis en cause ces étapes-là. Ces conceptions phallo-centrées autour du pénis et de la pénétration continuent à entretenir aujourd’hui la charge sexuelle. Heureusement, on détricote petit à petit ce schéma-là car les femmes s’interrogent davantage à ce sujet » confie l’experte. 

Des injonctions pressantes à se rendre « séduisante » 

Mais ce qui se joue pendant les ébats n’est qu’un versant de la charge sexuelle car les femmes sont par ailleurs priées d’entretenir le désir à la manière du feu de Koh Lanta qu’il ne faut surtout pas laisser s’éteindre sous peine d’être éliminé (es). D’où les innombrables diktats de « glamour » auxquels elles se soumettent, entre autres celui d’avoir un corps perpétuellement ferme et épilé -tout poil visible étant censé être tue l’amour- et celui d’arborer de la lingerie « sexy ». L’inverse n’est naturellement pas vrai car il est inscrit dans l’imaginaire collectif que « les femmes ne s’intéressent pas au physique »  » On fait en sorte de s’apprêter car jeune fille, on a été éduquée pour plaire et pour être validée par le regard masculin  » constate Carole Michel. Implicitement garantes de la santé sexuelle du couple, les femmes se retrouvent ainsi au banc des coupables quand celle-ci connait des périodes de creux ou des dysfonctionnements. « Partout on a tendance à lire et à dire qu’un couple épanoui repose forcément sur une vie sexuelle régulière et rythmée. Tous les conseils que l’on donne s’adressent d’ailleurs très souvent aux femmes. Quand cela déraille, elles auront tendance à penser qu’elles ne sont pas comme il faut, qu’elles n’agissent pas comme il faut, ne savent pas stimuler comme il faut. La preuve, ce sont que les consultations chez le sexologue, quelle que soit la nature du problème, sont très souvent initiées par les femmes » précise Caroline Michel.  

La contraception, un dossier mal partagé 

Et enfin, bien qu’il ne se soit mathématiquement et biologiquement pas possible pour elles de tomber enceintes sans l’intervention de la tierce personne qui partage leur lit et/ ou leur vie, ce sont elles qui assument aussi tout ce qui touche à la contraception. Elles qui doivent prendre rendez-vous chez leur gynécologue pour se faire prescrire ou renouveler leur pilule, penser à la prendre tous les soirs, supporter les éventuels désagréments organiques qu’elle provoque et assumer son coût financier. La pose d’un stérilet, d’un implant et le recours à la pilule du lendemain en cas de rapport non protégé reposent pareillement sur elles… Et pour le préservatif dont on pourrait logiquement croire qu’il est une affaire d’hommes, il est très fréquent que les femmes soient forcées de le réclamer. Ce qui implique parfois une véritable négociation, les arguments ne manquant pas essayer d’y couper, comme « ça me fait débander » ou « ça diminue mes sensations ». Ce cas de figure est très loin d’être une exception : si l’on tape sur Google la phrase « il refuse de porter un préservatif », on obtient ainsi plus d’un million d’occurrences différentes ! Et les femmes sont aussi le moteur des démarches de dépistage des maladies sexuellement transmissibles. « Elles sont docteures et infirmières en matière de sexualité » résume Carole Michel. Sous la couette comme dans tous les autres domaines du quotidien, il est donc urgent de tendre vers plus de parité. 

Bénédicte Flye Sainte Marie, Women Today

En pratique : Le livre La charge sexuelle, pourquoi la sexualité est l’autre charge mentale des femmes de Clémentine Gallot et Caroline Michel est sorti le 11 juin aux Editions First (14,95 euros) 

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