5 December, 2020
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C’est quoi une voix de femme ?

Mais qu’elles se taisent !

La première chose qui m’a frappée en venant vivre en Belgique, c’est la voix des femmes :  puissante, affirmée, loquace, sonore, articulée. Dans les cafés, on les entend rire aux éclats et raconter leur vie sans se préoccuper d’être entendues par leurs voisins de table. Dans les soirées entre amis, elles coupent la parole pour exposer leurs idées longuement et avec force de détails, sans paraître s’imposer de limites.  

Je me souviens de ma première réaction : mais qu’elles se taisent ! Et en sous-texte : qu’est-ce qu’elles manquent de féminité !  

Il m’a fallu du temps pour réaliser ce que ma réaction contenait de préjugé culturel et ce qu’elle disait de ma propre conception de la féminité. Était féminine une voix discrète, douce, réservée, une parole sobre dont le ton en public se faisait intime pour ne pas se faire entendre de tous.  Une voix de femme c’était probablement une voix qui écoute d’abord avant que de parler, et qui lorsqu’elle parle, est attentive à ne pas monopoliser la parole, dans tous les cas à se taire rapidement pour laisser à son interlocuteur le loisir de la réponse. Pour faire simple : une voix qui contrôle et se contrôle.  

Alors j’ai tenté l’expérience. Lors d’une soirée entre amis j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai plongé dans le grand bain de la parole « à la belge ». Ce fut éprouvant, mais très instructif.  J’ai d’abord découvert l’énergie colossale que cela me demandait : soutenir ses idées sans se dérober, développer avec enthousiasme son récit, interpeller ses interlocuteurs avec conviction, nourrir son endurance sans ramollir… Si je suis rentrée physiquement épuisée, j’ai découvert dans mon corps et dans ma voix ce que signifiait « prendre sa place ». Et que loin d’être un combat aux multiples enjeux, cela pouvait être une fête : j’étais vivante, j’étais présente, et parce que j’avais quelque chose à dire, il était évident qu’on allait m’entendre et m’écouter.  

Une voix autorisée ?  

C’est en suivant récemment un débat entre un homme et une femme sur une radio belge que j’ai réalisé que les choses n’étaient peut-être pas aussi simples. « Je n’aime pas votre ton » lança le débateur d’un ton péremptoire à son interlocutrice qui défendait simplement son point de vue avec flamme. Je n’aime pas votre ton. Lui aussi visiblement se sentait agressé par cette voix de femme qui dépassait les bornes, libérait les vannes, en un mot lâchait le contrôle. Prenait de la place. Et se faisant l’empêchait de la prendre. La place.  

Je n’aime pas votre ton n’est que la version policée du Qu’elles se taisent ! qui m’avait envahi quelques mois plus tôt. Tout à coup l’oreille se dresse, repère, signale, enclenche. Le geste de la main qui expulse la petite bête qui monte, qui monte, qui monte. Notre oreille aurait-elle donc à nous protéger de la voix des femmes ? Ou d’une frontière invisible qu’elles menacent sans cesse de franchir, justifiant à elle seule qu’on les bâillonne, à l’image de la « bride de sorcières » du XVIème siècle1 ?  

Il semblerait que la voix de l’autorité, celle qui s’emballe et s’insurge, celle qui défend et revendique, s’impose, dénonce, enrage, proteste, manifeste ou proclame, en un mot ose se faire entendre, ne sied pas vraiment aux femmes. Pour preuve encore aujourd’hui l’agacement bien perceptible d’un Pascal Bruckner2 qui dans son dernier essai oppose avec nostalgie les « vraies » féministes d’hier qui œuvraient pour le bien des femmes et des hommes, aux « néo féministes » d’aujourd’hui, « féministes de procès », qui ne savent que dénoncer, faire la guerre aux hommes, les acculer avec violence et mauvaise foi.  

La virulence n’est plus une qualité dès lors qu’elle est associée à la voix des femmes. On renoue vite avec ce que Rebecca Solnit nomme « ce réflexe qui consiste à rejeter la parole des femmes, et [on voit] avec quelle facilité on retombe dans les accusations d’incohérence ou d’hystérie3 ».  Il faut dire que ça ne fait pas si longtemps que la voix des femmes se fait entendre dans la sphère publique et médiatique comme voix d’autorité. Car il y a une grande différence entre prendre la parole, et être entendu.e comme une voix « autorisée » à dire le monde, nommer la vérité,  parler au nom de l’universel…  

Se forger une voix  

Les femmes elles-mêmes n’y sont pas encore habituées qui ne reconnaissent pas toujours la voix des autres femmes – ni la leur d’ailleurs – comme aussi légitime que celle des hommes.  C’est qu’il y a des marqueurs vocaux de l’autorité : les graves, la puissance, la fermeté.  Apprendre à entrer dans la forme d’expression dominante, c’est ce qu’ont fait les premières générations de femmes qui sont arrivées au pouvoir à la fin du siècle dernier : elles ont aggravé leur voix, adopté une posture raide, sérieuse, un visage froid et sombre, ont rangé leur corps à l’intérieur d’un tailleur sévère et d’un chignon serré, se sont coulées dans le modèle dont elles héritaient : les règles masculines de l’éloquence. Elles se sont faites respectées malgré leur statut de femmes.  

Aujourd’hui, c’est ce que font encore toutes les femmes qui veulent maîtriser les règles de la prise de parole en public : elles apprennent à baisser le fondamental de leur voix, à respirer pour canaliser leur émotionnel, à se faire respecter par une posture plus digne et par une voix plus fiable. Et parfois à en perdre les modulations de leur voix à force de chercher à l’aggraver pour gagner en crédibilité. C’est ce que j’ai fait pendant des années : travestir ma voix pour lui éviter d’être entendue comme une voix de femme. La voix d’un non-homme.  

Poser la question de la voix des femmes, c’est donc peut-être repérer un angle mort : celui qui fait prendre l’adoption d’une forme d’expression dominante pour une nécessité. Une voix qui se fait entendre n’est certainement pas une voix de femmes, ou c’est une voix de femme travaillée, on pourrait dire disciplinée. Une forme de voix minoritaire qui du coup se vit comme isolée, inadaptée et mal venue.  

Quand une femme veut prendre la parole en public, elle interroge d’emblée les capacités de sa voix de femme : à se faire entendre, à être écoutée, à convaincre, à affirmer. Et très vite elle entre dans les injonctions contradictoires qui continuent à nourrir ses doutes et son manque d’assurance : se faire entendre sans envahir, être écoutée en laissant la parole à l’autre, convaincre sans juger, affirmer sans contraindre. Avoir une voix de femme et devoir se faire entendre.  

Les conséquences ? D’abord le choc esthétique : une voix de femme non contrôlée est vécue comme dysphonique pour ses locutrices et insupportables pour ses auditeurs, justifiant toutes les réactions de rejet, de mépris ou de colère. Puis le silence : une voix qui sait qu’elle ne sera pas entendue ou mal entendue préfère se taire. Enfin la perte de moyens : confusions, irruptions émotionnelles, détresse respiratoire, instabilité vocale, bégaiement, rougissement, … autant de symptômes de détresse, confirmant le manque de fiabilité, donc de légitimité à dire le vrai, le juste, le précis. La boucle est bouclée.  

Changer d’écoute  

Je m’interroge depuis quelques années en tant que coache de la voix sur cette façon détournée de maintenir les femmes dans la perception d’une forme vocale naturellement inadaptée, en les aidant à se forger une voix. Et si ça n’était pas la voix des femmes qu’il fallait changer mais l’écoute que nous en avons ?  

Et si nous réinterrogions nos réflexes d’écoute et les associations qu’ils enclenchent en nous à notre insu ? Non, une voix aigüe n’est pas une voix hystérique. Non, un ton véhément chez une femme n’est pas une marque d’agressivité. Non, une voix sonore ne manque pas de féminité.  

Aujourd’hui, une nouvelle génération de femmes arrive, qui osent prendre la parole sans avoir besoin de changer leur voix, leurs vêtements, leur attitude, leur expression. Elles n’ont pas besoin d’apprendre à prendre la parole en tant que femmes. La confiance qu’elles nourrissent dans leurs capacités et leur légitimité leur suffit ; elles savent qu’elles seront entendues, telles qu’elles sont, parce que d’autres déjà y parviennent et leur montrent le chemin.  

Elles ne veulent pas remplacer les hommes, elles veulent donner de la voix et qu’on les entende, émettre des idées et qu’on les écoute, participer aux décisions au même titre que les hommes, c’est-à-dire, influer sur la marche du monde.  

Elles nous apprennent toutes et tous à nous écouter autrement. A entendre la discordance non plus comme une dissonance mais comme une simple différence. A accueillir la voix des femmes dans ce qu’elle donne à entendre d’une autre forme d’expression, avec ses tonalités, sa musique, son rythme, ses nuances… et ses idées.  

Et si pour œuvrer à la parité, il fallait déjà commencer par ouvrir nos oreilles d’hommes et de femmes à la pluralité des voix ?

Aline Jalliet, Coache de la voix

1 Au XVIème s. en Angleterre et en Ecosse, on punissait l’insolence d’une femme par la torture de la « bride de  mégère » ou « bride de sorcière » (scold’s bridle), « un dispositif métallique qui enserrait la tête, muni de piques  qui transperçaient la langue au moindre mouvement » (Mona CHOLET, Sorcières, La Puissance invaincue des  femmes, La Découverte, 2018, p.156). 

2 « Comment le féminisme de progrès est-il devenu un féminisme de procès ? », Pascal Bruckner, Un Coupable  presque parfait, Grasset, 2020, Chapitre 1 : Y-a-t-il une culture du viol ? (E-Book)  

3 Rebecca Solnit, Ces Hommes qui m’expliquent la vie, Editions de l’Olivier, 2018 [2014], p.115-116. 

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