Bouchera Azzouz « La mixité n’est pas quelque chose de naturel dans les cités »

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Après Nos mères, nos daronnes et On nous appelait beurettes, la réalisatrice boucle sa trilogie documentaire consacrée au parcours et aux aspirations des femmes issues de l’immigration avec le film Meufs de (la) cité : le pouvoir des filles centré sur celles qui appartiennent à la troisième ou quatrième génération.

Les adolescentes à la rencontre desquelles vous allez insistent sur l’importance extrême de faire attention à la manière dont elles s’habillent, aux personnes avec qui elles discutent, aux lieux qu’elles fréquentent… Ces nombreuses restrictions dans ce qu’elles peuvent faire vous ont-elles frappée ?

Beaucoup de choses pèsent effectivement sur elles car elles ont intégré un certain nombre de règles qui répondent aux normes culturelles et sociétales. Mais chacune déploie malgré tout sa propre stratégie pour s’aménager son espace de liberté. On le voit à travers la séquence où elles partent en trottinettes électriques à Paris : à ce moment-là, elles échappent aux codes de la cité.

L’une de vos témoins, Kamba, dit à un moment qu’elle a l’impression que les femmes et les hommes vivent dans la cité dans des mondes séparés. Le percevez aussi comme cela ?

Oui, de toute façon, on voit bien à l’écran qu’elles parlent énormément de rumeur et de réputation. Mais les hommes y ont aussi leurs carcans ; on peut même dire qu’ils en sont encore plus prisonniers. Car les femmes arrivent davantage à les contourner, sachant que le quartier, c’est considéré comme le territoire des mecs. Comme il ne leur appartient pas, elles auront plus de facilités à en partir, elles ne seront pas accusées de commettre cette trahison. C’est quelque part leur grande force et leur grande chance. Je suis co-présidente de l’association pour les femmes dans les médias et je m’aperçois que c’est pareil dans cet univers : les femmes font de sorte de trouver des moyens pour déjouer la domination masculine.

Quand Kamba affirme que ce sont les femmes « qui ont le pouvoir », qu’est-ce que cela vous inspire ?

Kamba a une position intéressante car elle a une relation rigoureusement amicale avec les garçons, un statut de grande sœur et fait en quelque sorte de la sociologie car elle a compris leur malaise et l’obligation qu’ils ont d’interpréter un rôle. Alors, elle essaye de les éduquer, de les protéger et de les amener à changer. Et ils apprécient. Ce sont même eux qui la sollicitent car l’entre-soi étouffe. La mixité n’est pas quelque chose de naturel dans les cités, il faut la « forcer ». Je l’ai constaté lorsque j’ai mené en milieu scolaire un projet autour de cette thématique et de la cuisine en 2009. Filles et garçons se sont parlé au début avec une extrême violence puis ils ont dépassé cela et se sont éclatés…

J’ai eu la sensation en écoutant les unes et les autres que c’était parfois davantage leur environnement social que leur famille qui les maintenait dans certains archaïsmes…

Je suis contente que vous releviez cela. C’est tout le paradoxe de certaines féministes qui disent qu’il a des régressions dans les quartiers. Il y a effectivement cette contradiction entre ces mères et pères qui ont grandi en France, se sont construits en tant que Français, autorisent leurs filles à faire beaucoup de plus choses que celles auxquelles leur donnaient droit leurs propres parents et essaient de les sortir de la logique du ghetto mais cherchent d’un autre côté à les préserver. Je suis l’incarnation de cela : nous avons été tellement « serrées » qu’on a voulu que la situation soit différente pour elles…

A l’image de Camilya, qui a presque trente ans et veut évoluer hors de la cité du Luth à Gennevilliers mais reste très en quête de ce qui a tissé et structuré sa famille, ne sont-elles pas dans un mouvement à double sens ?

Camilya, est une personne particulière dans mon documentaire car elle est plus âgée que les autres témoins et établit le lien avec les autres qui sont plus jeunes, comme une perspective, un point de sortie. Elles, qui sont issues de la quatrième génération post-immigration, sont clairement en rupture avec l’histoire familiale. On s’en aperçoit avec Kamba qui ne sait presque rien de son grand-père qui était tirailleur sénégalais ou Sarah, qui a très d’éléments sur ses grands-parents alors qu’ils habitent à deux pâtés de maison de chez elle. Elles n’ont pas besoin de celle-ci pour se construire alors que c’était nécessaire pour ma génération car nous évoluions dans une France beaucoup plus raciste qu’elle ne l’est aujourd’hui. Mais si Camilya tient à cet héritage culturel, elle s’éloigne quand même de ses parents et grands-parents parce qu’au contraire d’eux, elle pose la question du bonheur, de ce qui la rend heureuse.

Vous écrivez dans la note d’intention du film que la démarche d’Imane, en portant le voile, est complètement différente de la vôtre quand c’était le cas. Pouvez-vous expliquer cela ?

Oui, ça s’illustre d’ailleurs dans On nous appelait beurettes, qui se focalisait sur mes copines de quartier et moi. Nous étions tiraillées ente deux mondes. On écrivait le monde d’après, nous étions la génération post-coloniale et nous n’avions pas de modèle pour dessiner cette identité hybride. Mon voile s’inscrivait dans cette problématique. C’était compliqué de trouver sa place et de faire face au racisme qui était inouï. Il faut se souvenir qu’on était à l’époque des skinheads et que l’on vivait dans la peur ! Mon frère qui étudiait à Jussieu angoissait à chaque fois qu’il prenait les transports… Ce voile faisait donc partie d’un contexte socio-historique et était une manière de faire cause commune avec les Marocaines et les Algériennes. Chez Imane, je n’ai pas m’impression que cela relève du religieux. Je crois que c’est plutôt une démarche spirituelle pour s’extraire de son monde, combler certaines absences comme celle de son père et se recentrer sur elle-même. 

Les interrogations que ces jeunes filles ou femmes expriment, vous avez la sensation de les avoir traversées avant elles ou les enjeux n’étaient pas les mêmes quand vous aviez leur âge ?

Il y a des similitudes mais pas de parallèles. Actuellement, on évoque beaucoup par exemple le communautarisme mais qui attribue les logements sociaux ? Ce ne sont pas les gens qui décident d’être tous regroupés. La séquence où elles disent qu’elles n’ont pas d’amies françaises est forte et triste à la fois car je pense qu’on fait porter à cette jeunesse les conséquences des décisions politiques. Dans les quartiers prioritaires, 42 % des personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté, soit deux fois plus qu’au sein de la population générale. Moi, j’ai grandi dans une cité qui n’était pas un ghetto, qui était encore une sorte d’utopie sociale collectiviste. Mais à la fin des années 70, nous avons basculé dans une société de possession. Nous sommes quand même dans une transmission car nous leur communiquons nos avancées et nos visions… Mais elles doivent construire leurs propres batailles et on doit leur permettre d’évoluer dans une société moins inégalitaire

Vous revendiquez le fait d’incarner un féminisme populaire. Qu’est que cela englobe et en quoi cela se distingue ou se rapproche d’ailleurs des autres formes de féminisme ?

Il y a des féminismes mais un seul combat et des convergences. Le féminisme populaire est important car il dit que toutes les femmes en sont actrices dans leur quotidien. Il y a des luttes qui sont assez invisibles parce qu’elles sont incarnées par des femmes de l’ombre. Et on n’a de cesse de déformer et d’essentialiser celles-ci alors que leur dynamique émancipatrice peut amener les quartiers et plus globalement la société vers l’égalité.

Propos recueillis par Bénédicte Flye Sainte Marie

En pratique : Le documentaire Meufs de (la) cité : le pouvoir des filles est diffusé le 25 janvier à 22h 45 sur France 2 dans la case Infrarouge. Il sera suivi d’un débat animé par Marie Drucker en la présence de Bouchera Azzouz

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