Belmondo et la « culture du viol »

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En 50 ans de carrière, Jean-Paul Belmondo a entretenu sa réputation : acteur rigolard, populaire, capable de faire ses propres cascades mais également prisé par le cinéma d’auteur… Surtout, c’était un séducteur de cinéma. Dans sa vie privée, celui qu’on surnommait « Bébel », disparu à 88 ans, avait entretenu des romances très médiatisées. Qualifié comme playboy « sexy, fou et cool » par le magazine américain Life en 1966, deux mariages et une dernière romance qui s’est terminée devant les tribunaux ont marqué sa vie.

L’animal

Dans le film L’animal réalisé par Claude Zidi en 1977, l’actrice américaine Raquel Welch donne la réplique à Jean-Paul Belmondo. Elle et il jouent un couple de cascadeurs qui se sépare dès le début du scénario. Quelque temps plus tard, le personnage de Welch se fiance à un riche homme d’affaire, au grand désarroi de son ancien amant. Belmondo tente à plusieurs reprises de la reconquérir, et parvient presque à ses fins alors que cette dernière, très remontée contre lui jusqu’ici, semble à nouveau éprouver des sentiments à son égard. Un évènement inattendu les interrompt dans leur « rabibochage », et, le lendemain, ils se retrouvent à tourner une scène ensemble. Il s’agit d’une cascade durant laquelle Belmondo, en équilibre sur un avion, saute sur celui que Welch pilote. Étant donné que c’est elle qui porte le parachute, il s’accroche à elle lors de la descente. Durant le trajet jusqu’au sol, qui dure un certain temps, ils discutent de ce qui s’est passé la veille.

Le personnage de Belmondo, manifestement excité, commence à vouloir la toucher et la déshabiller alors que, peu libre de ses mouvements, elle lui signifie oralement son désaccord.

Voilà ce qu’ils se disent durant cette scène :

Welch : Non, arrête !

Belmondo : Hier soir, tu disais pas non ! Si l’autre imbécile n’était pas arrivé !

W : Mais aujourd’hui, c’est non !

B : Eh ben moi, c’est oui !

Le film se clôture presque sur cette scène durant laquelle on assiste manifestement à une tentative de viol. Le titre du film semble alors, ironiquement, particulièrement bien trouvé. Le personnage masculin n’ayant cure du consentement de sa partenaire, il estime prendre ce qui lui revient « de droit ». Au sol, l’équipe du film et une poignée de journalistes assistent à la scène et ne semblent pas spécialement réagir à la tentative qui se déroule sous leurs yeux. Précisons qu’il s’agit là d’un long métrage humoristique.

Le magnifique

Un autre film dans lequel Belmondo tient la tête d’affiche présente une scène assez similaire : Le magnifique réalisé en 1973 par Philippe de Broca. L’acteur incarne un écrivain de roman d’espionnage, vivant seul dans un appartement assez délabré, passant ses journées en pantoufles et quémandant à son éditeur une avance sur son prochain livre ; bref, un personnage en totale opposition avec les rôles « virils » qu’a l’habitude d’incarner Belmondo. L’acteur joue également le personnage du héros de ses romans à qui tout réussit, un séducteur et athlète. Le film est construit sur ce décalage entre la réalité parisienne et l’imagination de l’auteur qui entraîne les spectateurs dans des décors tropicaux. Dans les scénarios en question, les personnes entourant l’auteur se retrouvent dans ses romans, notamment son producteur à qui il attribue systématiquement le rôle de l’ennemi, du méchant, et l’une de ses voisines qu’il trouve particulièrement attirante. Cette dernière est jouée par Jacqueline Bisset qui incarne à la fois une étudiante en littérature et sa James Bond girl succombant systématiquement au charme de l’écrivain dans la projection de ses fantasmes. L’auteur et l’étudiante se rapprochent l’un·e l’autre sans que leur relation ne prenne une tournure romantique. Un jour, lassé par son activité professionnelle et la pauvreté intellectuelle de ses scénarios, le personnage de Belmondo décide de ne pas terminer son dernier roman.

Il sort de chez lui pour vaquer à d’autres occupations dans un jardin public, et celle-ci le retrouve alors qu’il est en train de faire une partie de pétanque. Elle le confronte, et la scène prend la tournure suivante :

Belmondo : Je vais pas me laisser marcher sur mes pieds toute ma vie ! Fini les travaux forcés ! Je n’écris plus une ligne, la machine à écrire, à la poubelle ! Je suis un homme libre !

En s’approchant d’une femme assistant à la scène, il lui donne une forte tape sur les fesses en lui disant : « Tiens ma poulette ». Il se retourne alors d’un air décidé et commence à s’approcher du personnage de Bisset qui jusqu’alors refusait ses avances. Il la nomme par deux fois par son prénom, d’un air prédateur. On lit de la stupeur et de la crainte dans le regard de cette dernière. « Oh si je t’attrape » lance-t-il avant de se jeter sur elle. On assiste alors à une scène de course-poursuite dans laquelle Belmondo enchaîne les cabrioles (le tout sous les rires des enfants présents dans le parc) jusqu’à ce qu’il la plaque contre un arbre.

Bisset : Lâchez-moi !

Belmondo : Jamais !

Elle : Vous me faites mal !

Lui : Tant mieux !

Elle : Sale brute !

Lui : Je croyais que vous aimiez ça les grands fauves !

Elle : Je vous déteste !

La scène, qui est censée revêtir un aspect comique, se déroule encore une fois en public sans que personne n’intervienne. Comme dans celle décrite dans L’animal, la récurrence du refus de l’héroïne est notable, sans pour autant qu’elle n’empêche le héros d’agir de manière violente.

#misogynie-culture du viol-cinéma

Les différentes vagues mondiales de contestation envers les violences faites aux femmes, apparues ces dernières années, ont permis de (re)mettre au jour leur caractère systémique. Les différentes accusations de viol et de harcèlement sexuel entourant le producteur américain Harvey Weinstein ont ébranlé le monde du cinéma tout en contribuant à dénoncer la « machine à complicités » (le « support social entre pairs » selon les termes du sociologue américain W. Dekeseredy) dont a bénéficié l’homme d’affaire pendant des décennies. Par la suite, les comportements abusifs d’acteurs célèbres ont également été révélés au grand jour. Dans un registre différent, une pétition a été ouverte l’été dernier pour s’opposer à l’attribution d’une palme d’honneur à l’acteur Alain Delon, mis en cause pour ses propos misogynes, homophobes et racistes. « Une gifle, c’est machiste ? Oui, j’ai dû être machiste » déclarait une année plus tôt l’acteur dans l’émission « Thé et Café » diffusée sur France 2.

Il ne s’agit pas ici de revenir sur les avancées sociales et féministes ouvertes et permises par la vague #Metoo, mais d’ouvrir une parenthèse concernant le caractère antiféministe (sexiste et misogyne) de certains personnages incarnés par des acteurs incontournables du cinéma français. Et, puisque la question a déjà été soulevée concernant Delon, il m’a paru intéressant de revenir sur une autre « légende » du cinéma français, Belmondo, qui, comme ce dernier, a enchaîné les tournages pendant près de 50 ans, tout en incarnant presque systématiquement des rôles de séducteurs virils. Si Belmondo est une personne assurément plus sympathique que Delon et qu’il n’a pas été accusé de violences sexuelles, les rôles qu’il a pu incarner semblent en revanche assez révélateurs d’un climat particulier, mais somme toute assez banal. Mis bout à bout, ces rôles rendent compte d’une culture faisant l’apologie de la virilité tout en encourageant les violences faites aux femmes, les deux allant de pair : lors de la scène du parc, dans Le magnifique, c’est après s’être révélé être un homme doté d’aplomb que le personnage principal se lance à la poursuite de la femme qu’il convoite, alors que cela aurait été impensable auparavant. Dans À bout de souffle, sous la caméra de Jean-Luc Godard, Belmondo incarnait déjà en 1960 un homme arrivant à faire céder celle qu’il courtisait en la pressant et en se montrant convainquant (film qui est d’ailleurs étiqueté comme misogyne par le site Vodkaster). Mon propos n’est pas de faire une recension de tous les rôles et répliques qui pourraient être qualifiées de la sorte dans les rôles qu’a pu interpréter Belmondo, mais de m’arrêter sur certaines scènes qui m’ont semblé particulièrement révélatrices de la normalisation de certaines violences et pressions sexuelles.

Le magnifique comporte une autre scène particulièrement choquante. Vers la fin du film, alors que la relation entre l’auteur et l’étudiante commence à prendre des contours romantiques (elle l’a embrassé), le fameux éditeur s’invite chez elle avec des amis dans la ferme intention de la faire céder à ses avances. Émettant des objections à ce que celui-ci s’impose dans sa chambre, l’écrivain, jaloux et exaspéré parce qu’il se sent délaissé, poursuit donc l’écriture de son manuscrit. Il imagine alors une séquence où elle se fait littéralement violer par le personnage du méchant, puis par tous les soldats américains qui sont censés secourir les deux protagonistes. Lorsque l’étudiante revient vers l’écrivain et que le quiproquo est levé, ce dernier jettera alors la totalité du manuscrit, signifiant ainsi que le roman ne verra jamais le jour. L’amour triomphe, MAIS le héros a tout de même imaginé (fantasmé) qu’elle se fasse violer à de multiples reprises par vengeance, parce qu’il pensait qu’elle était en train de le tromper avec un autre homme.

Si l’expression « culture du viol » remonte aux années 1970, son usage médiatique est beaucoup plus récent. Derrière cette idée, il y a celle de banalisation, de minimisation, d’encouragement du viol en tant que tel, mais aussi d’un continuum d’actes et de comportements abusifs envers les femmes (pour une présentation plus détaillée de ce qu’implique cette culture, voir l’article du site Simonæ ou les dessins d’Emma). « Certes, tout n’est pas viol » note le sociologue D. Fassin, avant de préciser que « la différence qui sépare le viol de mainte séduction, moins brutale mais jouant aussi d’un rapport de force, n’est pas de nature mais de degré ». Donc, si les scènes des films évoqués plus tôt ne mènent pas toutes strictement à des viols, elles n’en sont pas moins complètement ancrées dans cette « culture » et sont emblématiques d’un déni du consentement des femmes. Sur ces sujets, la parole a commencé à se libérer, MAIS « la conversation n’est pas terminée ». Il ne s’agit pas seulement d’une histoire ancienne, pour preuve les débats touchant actuellement l’émission TPMP.

Nicolas pour Xulux

© Xulux

Anthropologue de formation, Nicolas s’est particulièrement intéressé à l’Afrique Subsaharienne, à travers des champs de recherche tels que les gender studies, les processus migratoires et les sociabilités générationnelles.

Pour aller plus loin :

Brassart A., 2009, « L’amitié virile dans le cinéma français d’hier et d’aujourd’hui : la construction de l’identité masculine à l’abri des femmes », Sextant, n° 27, p. 311-322.

Dekeseredy W. S., 1988, «Woman Abuse in Dating Relationships : The Relevance of Social Support Theory », Journal of Family Violence, Vol. 3, n° 1, p. 1-13.

Fassin É., 1997, « Le date rape aux États-Unis », Enquête, 5, p. 193-222. Sellier G., 1999, « Images de femmes dans le cinéma de la Nouvelle Vague », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés, 10. En ligne : http://journals.openedition.org/clio/265 ; DOI : 10.4000/clio.265

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