5 December, 2020
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Bauhaus, école de design pionnière et « nouvelle femme » ?

En 1919, à Weimar, Walter Gropius fonde le Bauhaus, son école de design pionnière, comme un modèle d’égalité et de progrès. La première guerre mondiale est passée par là et l’école s’ouvre à « toute personne talentueuse, sans distinction d’âge ou de sexe ».

C’est une synthèse des arts et métiers, du modernisme et des traditions. Des hommes et des femmes, ensemble, construisent une nouvelle utopie. Révolutionnaire.

Cette promesse se révèle particulièrement populaire auprès de la « nouvelle femme » d’après-guerre. Le Bauhaus semble être l’endroit idéal pour exercer sa liberté. Au cours de la première année de l’école, celle-ci accueille 84 femmes pour 79 hommes.

Mais point trop n’en faut… En fin de compte, ces nouvelles femmes vont rester confrontées à de vieux préjugés. Walter Gropius craint que cette majorité féminine n’affaiblisse la réputation de l’école. Qu’à cela ne tienne, il résout son « problème féminin » en envoyant la plupart d’entre elles directement à l’atelier de tissage. « Là où il y a de la laine, dira Oskar Schlemmer, artiste et chorégraphe allemand enseignant au Bauhaus, il y a une femme qui tisse, ne serait-ce que pour tuer le temps. »

Ce sexisme donne le ton. Au cours des 14 années d’existence du Bauhaus, les femmes ne pourront pas choisir leurs disciplines artistiques comme les hommes. Elles ne pourront pas non plus occuper de postes décisionnaires et très peu se verront proposer des postes d’enseignants permanents.

Pourtant, les femmes Bauhäuslers auront une influence évidente et durable. Elles ont non seulement conçu certaines rares pièces de collection, elles ont également contribué à en façonner la philosophie.

En 1919, Gertrud Grunow, professeur de chant berlinoise, arrive au Bauhaus. Ensemble, avec Walter Gropius, ils enseignent le Vorkurs, le cours de base que tous les étudiants doivent suivre. Les cours sont étranges et ésotériques. Gertrud Grunow se concentre sur l’expérience inconsciente du monde de l’artiste. Elle demande aux étudiants de s’exprimer par la danse, la musique et de « s’accorder sur l’harmonie de leurs organes sensoriels. »

Bien qu’issu d’une école de pensée plus rationnelle, Walter Gropius rend obligatoire les cours de Gertrud Grunow. Son enseignement expérimental va inspirer la notion de « Materiel gerecht » : rendre justice à un matériau en l’explorant dans tous les sens. Marianne Brandt sera l’une des représentantes les plus brillantes de cette idée. Brandt est unique chez les femmes du Bauhaus : grâce à un mélange de ténacité et de bonne fortune, elle réussit à éviter l’atelier de tissage au profit du travail du métal. Au début, ses progrès sont lents, les hommes s’agacent, ils lui confient des travaux subalternes.

Malgré des débuts laborieux, elle commence à travailler sur ses propres dessins, cherche à revenir à la « forme la plus simple », en créant un vocabulaire géométrique de carrés, de cercles et de triangles à partir de métal rivé, non décoré. Elle conçoit des lampes, des cendriers et des théières dont la belle fonctionnalité fera rapidement de Brandt la plus commandée de tous les artistes du métal. Sa lampe Kandem reste un best-seller aujourd’hui, et sa théière MT49, un mélange de cercles soutenant un bec et une poignée en demi-cercle d’ébène, est l’une des expressions le plus pures du design Bauhaus.

D’autres femmes sont tellement contrariées par l’école qu’elles sont contraintes de partir. Margarete Heymann-Loebenstein est céramiste. Sous la tutelle de Grunow et Itten, elle développe un style de travail au pinceau très éloigné de la géométrie rigide pour laquelle le Bauhaus était reconnu. Même si les maîtres pensent qu’elle a du talent, Heymann-Loebenstein n’aura accès à l’atelier de céramique que sur une base expérimentale. Dépitée, elle part un an après afin de créer l’usine de céramique de Haël avec son mari. Ses pièces vont devenir extrêmement populaires : à son apogée, au début des années 1930, l’usine emploie 120 personnes.

Ces femmes du Bauhaus, pour la plupart, deviennent tisserands. Quand Anni Albers arrive en 1922, elle veut étudier la peinture, mais se retrouve devant un métier à tisser. En plus de tisser des mailles, elle crée des motifs à partir de nœuds de couleurs enchevêtrées et de réseaux de lignes en labyrinthe. Après avoir passé du temps au Bauhaus, Albers déclare un jour que « les galeries et les musées ne montrent pas de textiles, toujours considéré comme de l’artisanat et non de l’art ». En 2018, elle aura sa première rétrospective britannique à la Tate Modern de Londres.

L’atelier de tissage est non seulement un centre d’innovation artistique, mais également d’innovation industrielle. Les tisserands se rendent dans les usines et expliquent comment incorporer des matériaux à leur travail. Parmi leurs produits, il y a des tissus synthétiques expérimentaux, comme celui en fil de coton ciré réfléchissant, utilisé par la suite pour les sièges d’avions et l’intérieur des voitures. Albers créera un matériau à partir de chenille et de cellophane, inventant ainsi un nouveau type d’insonorisation. L’ironie dans le traitement réservé aux femmes par Gropius est que le tissage, utilisé comme moyen de les tenir à l’écart, est devenu l’un des principes du Bauhaus !

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