Avortement : la parole volée aux femmes

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Chaque année, plus de 230 000 femmes ont recours à une interruption volontaire de grossesse. Une démarche qui est vécue de façon très diverse et plurielle selon les femmes : si elle s’apparente à un véritable séisme psychologique chez certaines, elle se révèle beaucoup moins impactante chez d’autres. Or, quarante-six ans après sa dépénalisation, la société a toujours tendance à la considérer comme taboue et à entourer implicitement celles qui la pratiquent d’un halo de culpabilité. Décryptage avec Sandra Vizzavona avocate et auteure du livre Interruption.

Le 26 novembre 1974, Simone Veil s’exprimait à la tribune de l’Assemblée Nationale, proposant un discours entré depuis dans l’Histoire. Un plaidoyer qui a finalement abouti, après moult cris et imprécations, à ce que soit voté le 17 janvier 1975, le texte autorisant l’interruption volontaire de grossesse « Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes. C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame » disait alors avec un luxe de précautions oratoires la Ministre de la Santé, afin de ne pas froisser l’aréopage de parlementaires presque exclusivement masculin qui n’admettait pas qu’elles puissent décider de leur maternité…

Plus de quatre décennies et demie se sont écoulées depuis, les contours de la société n’ont cessé de bouger et se redéfinir pour le mieux, notamment en matière de parentalité et de de genre. Mais la question de l’avortement reste étrangement au XXIème siècle l’un des ultimes bastions de l’archaïsme de la pensée et une démarche que l’on occulte de la parole publique et médiatique. Dans l’imaginaire collectif, celles qui sont passées par l’IGV sont en effet toujours estampillées du sceau de la honte et du traumatisme, comme si cette décision pesait forcément lourdement sur son parcours de vie. Un état de fait qu’entretiennent les proches qui installent généralement une chape de silence autour d’elles, pensant à leur place qu’il est trop difficile ou douloureux de l’évoquer « J’ai effectivement rencontré des difficultés lorsque j’ai cherché à rencontrer des femmes ayant avorté. Lorsque j’ai sollicité mon entourage, on m’a très souvent répondu : « oui j’en connais une ou deux mais je n’ose pas leur demander, elles n’ont surement pas envie d’en parler, c’est un sujet délicat « ; c’est ce que j’explique en introduction de mon livre : avant même d’être interrogée sur son envie ou non de parler, la femme est en quelque sorte bâillonnée par son entourage. Mais comme pour le mouvement #Metoo ou tout ce que l’on entend aujourd’hui sur les violences sexuelles et l’inceste, est-ce la parole ou l’écoute qui doit changer ? Il me semble que les gens ne veulent surtout pas qu’on leur parle d’avortement, ça dérange… » confie Sandra Vizzavona

Une expérience intime et singulière

Pourtant, le ressenti des femmes face à l’avortement varie énormément selon les femmes, à l’aune de l’âge, des valeurs, la situation amoureuse et professionnelle de chacune et de bien d’autres paramètres encore. Sandra Vizzavona a rencontré cette infinité de nuances chez les nombreuses interlocutrices avec qui elle a échangé pour la rédaction de son ouvrage. Mais elle l’a également éprouvée dans sa trajectoire personnelle : elle a avorté une première fois à seize ans, dans la colère, les non-dits et le sentiment d’avoir dérogé à une règle, une deuxième fois au milieu de sa vingtaine « sans tristesse ni regret ». « Je suis la preuve qu’un même corps peut vivre ce même événement en mobilisant différemment le corps qui la surplombe ou les émotions qui l’animent » écrit-elle dans Interruption. Or, celles qui assument pleinement leur choix et n’en gardent pas de stigmates ensuite, comment ce fut le cas pour Sandra Vizzavona lors sa seconde IVG, peinent encore aujourd’hui à avorter « la tête haute » comme le revendiquaient dès 2011 à travers une pétition intitulée Je vais bien merci les Filles des 343 salopes et les 3500 signataires qui les ont soutenues. « Il est communément pensé que l’avortement est une douleur, ce qui est loin d’être systématiquement vrai et c’est ce que j’ai tenté de démontrer. Persiste encore l’idée que les femmes ont commis une faute et qu’elles doivent donc en payer le prix, ce qui devrait passer par la souffrance » détaille Sandra Vizzavona.

Le corps des femmes, un objet de domination masculine

Si le combat de Simone Veil peut sembler de l’histoire ancienne, il reste donc beaucoup de batailles à mener autour de l’avortement, notamment celle qui consiste à pouvoir en parler de manière audible et décomplexée. Car au-delà de cette liberté fondamentale dont on mesure la fragilité à travers toutes les atteintes qui lui sont portées partout dans le monde notamment en Pologne et aux Etats-Unis, l’enjeu porte plus généralement sur le droit des femmes à disposer de leur corps, ce qui est leur perpétuellement dénié dans l’avalanche d’injonctions qu’elles reçoivent à propos de leur façon de s’habiller, d’occuper l’espace public, ce qui s’illustre aussi dans le regard que l’on pose sur leur sexualité et dans l’exhortation constante à devenir mère à laquelle on les soumet… « Oui, tout cela est lié. Le corps féminin est toujours un enjeu de société car il permet de contrôler leur liberté. Mais par exemple sur lors de la récente polémique sur la tenue républicaine, j’ai trouvé la réaction de la jeune génération parfaite : elle ne se laisse pas faire et surtout elle ne se laisse pas intimider ! » conclut avec espoir Sandra Vizzavona.

Bénédicte Flye Sainte Marie

En pratique : L’essai Interruption de Sandra Vizzavona est paru le 3 février aux éditions Stock (17 euros)

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