20 October, 2020
HomeJe m'informeArtsAutrices, écrire libre, une rétrospective en mots majeurs

Autrices, écrire libre, une rétrospective en mots majeurs

Chacune dans leur registre, ces sept géantes ont révolutionné l’histoire de la littérature et ont parfois aussi modelé leur époque. Elsa Triolet, Simone de Beauvoir, Violette Leduc, Nathalie Sarraute, Marguerite Duras, Marguerite Yourcenar et Annie Ernaux sont au centre d’une exposition à la Galerie Gallimard, prestigieuse maison d’édition qui les a toutes publiées.

Une victoire peut en cacher une autre. 1945 a certes rimé avec le succès définitif des Alliés mais a également été un millésime marqué par une autre conquête, plus symbolique. Après plus de quatre décennies d’attribution, le Goncourt, remis au titre de l’année 1944, a été pour la première fois décerné le 3 juillet à une femme, l’écrivaine Elsa Triolet, pour son livre de nouvelles Le premier accroc coûte deux cents francs, là où Colette avait toujours échoué (sa Vagabonde n’avait engrangé que deux voix sur dix en 1910). L’obtention de ce trophée n’alla pas sans critiques. Il a été reproché à la native de Moscou d’avoir le « bon profil » dans une France de l’immédiate après-guerre qui cherchait à expier ses fautes « Les Goncourt ont fait coup triple : la dame Triolet est russe, juive et communiste. C’est un prix cousu de fil rouge » tonna Paul Léautaud. Et certains, comme Emile Henriot, journaliste du Monde la traitèrent avec un brin de condescendance, ne louant qu’à moitié cette « conteuse de beaucoup de verve, primesautière et spirituelle (…) à qui je reprocherai seulement non des inadvertances d’ignorante mais quelques incorrections volontaires ».

Un prélude à la libération des plumes

Il n’empêche qu’Elsa Triolet creusa, avec cette distinction, le premier sillon d’une période forte de l’émancipation de l’écriture au féminin. Ce sont ses héroïnes que célèbre l’exposition Gallimard, parmi lesquelles on trouve évidemment Simone de Beauvoir. Peu convaincue au départ de l’utilité des luttes paritaires, y compris à l’époque où parait en 1949 Le second sexe, texte pourtant fondateur du féminisme, elle prendra ensuite cette cause à bras le corps, apportant moyens et soutien à la docteure Lagroua-Weill-Hallé, créatrice en 1956 de La Maternité heureuse, la structure qui allait devenir plus tard le Planning familial, s’associant au MLF qui revendiquait l’avortement libre et gratuit, rédigeant le Manifeste des 343 dans Le Nouvel Observateur qui rassemblait les signatures de personnalités et d’anonymes qui reconnaissaient avoir eu recours à une IVG ou encore témoignant en 1972 au procès acadabrantesque de Bobigny, durant lequel une jeune fille mineure était jugée pour avoir justement eu recours à cet acte médical suite à un viol, après avoir été dénoncée par son agresseur…. « Un certain sentiment de culpabilité vis-à-vis de son indifférence d’autrefois joue sans doute un rôle dans cet engagement désormais inlassable pour la liberté, l’égalité et la justice » analyse Julia Korbik dans Oh Simone, la récente biographie qu’elle lui a consacrée. Trente-quatre ans après sa disparition, ses phrases sur la nécessité de ne jamais renoncer à poursuivre ce type de combat résonnent puissamment dans notre monde chahuté par le coronavirus. « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant » rappelait- elle. Cette rétrospective met aussi à l’honneur Violette Leduc, que la postérité a un peu oubliée et qui fut l’une des proches de Simone de Beauvoir, dont elle était éperdument éprise. Le Castor fut le mentor de Violette, pour le meilleur puisqu’elle l’aida moralement et financièrement mais aussi pour le pire, car elle se permit de sabrer largement les ouvrages de sa camarade avant leur parution. La censure de Gallimard, estimant obscènes les descriptions de amours lesbiennes de Violette et supprimant cent cinquante pages au début de son récit Ravages acheva d’écœurer cette âme révoltée « Je ne guérirai pas de notre amputation » protesta-elle alors.

L’intériorité versus l’action  

Née avec son siècle, en 1900 et presque morte avec lui, en 1999. Nathalie Sarraute fit aussi partie de celles qui l’ont infusé de leur génie. Peu encline à participer aux grandes batailles sociétales, la chef de file du Nouveau Roman préférait sonder « la pulsation secrète de la vie ». Dans cette veine, s’inscrivit notamment Marguerite Duras. Mais si elle fut, à l’instar de Nathalie Sarraute, une « poète » de l’intime, des silences et de l’indicible, Duras ne refusa quant à elle pas de s’impliquer publiquement et politiquement. Adhérente un temps au Parti Communiste Français avant d’en être exclue, elle milita entre autres contre la guerre en Algérie ou pour le droit à l’avortement. Quant à Marguerite Yourcenar, qui se disait partisane de la « fraternité humaine » plutôt que du féminisme qui dressait selon elle les femmes contre les hommes, elle a néanmoins ouvert une brèche, en étant en 1980 la première représentante de son sexe à être élue à l’Académie Française. Enfin, cette galaxie érudite présentée à la Galerie Gallimard ne serait pas complète sans l’icône Annie Ernaux qui ne cesse depuis son premier livre de pointer et de décortiquer les mécanismes de la domination masculine. A quatre-vingts ans, elle n’a pas toujours baissé la garde. « J’avais écrit dans mon journal : « Je crois que je mourrais sans avoir vu la révolution des femmes », donc #MeToo a été pour moi comme une grande lumière, une déflagration que je n’attendais plus » a expliqué sur France Inter en novembre 2019 celle qui se « demande comment on peut ne pas être féministe ».

Bénédicte Flye Sainte Marie, Women Today

En pratique : L’exposition Autrices. Écrire libre (1945-1980) se tient jusqu’au 14 novembre à la Galerie Gallimard à Paris et regroupe des manuscrits rares, des photographies et documents éditoriaux. Pour en savoir plus, rendez-vous sur le www.galeriegallimard.com

Share