8 August, 2020
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Astrid de Villaines : « Avec ce gouvernement, Macron et Castex reculent sur la question du droit des femmes »

Cheffe du service politique du Huffington Post et auteure du livre Harcelées, la journaliste a bien voulu livrer à Women Today son regard sur le gouvernement de Jean Castex, dont la composition peu féministe a fait grincer beaucoup de dents. Rencontre.

Quelle a été votre première réaction en découvrant ce nouveau « casting » gouvernemental ? 

J’ai été choquée qu’il ait fallu attendre aussi longtemps que le nom de Marlène Schiappa soit annoncé. Il ne l’a été finalement qu’en toute fin de liste, ce qui reflète l’ordre protocolaire. Or, il se trouve que je l’avais rencontrée la semaine dernière et qu’elle espérait non seulement être reconduite mais souhaitait aussi que son portefeuille soit élargi. Là, elle se retrouve à la Citoyenneté, sous la tutelle d’un ministre, Gérard Darmanin, qui est accusé de viol. J’ai trouvé ça tellement sidérant que je me suis demandé si elle n’allait pas démissionner…

Justement, comment expliquer que dans ce contexte, Gérald Darmanin y garde non seulement sa place mais qu’il y prenne du galon ?

C’est ce qu’on appelle la culture du viol. Quand on sait que Richard Ferrand, François Bayrou ou Marielle de Sarnez ont dû quitter leurs fonctions du gouvernement en 2017 pour des enquêtes préliminaires qui les visaient dans les affaires des Mutuelles de Bretagne pour le premier ou des assistants parlementaires pour les seconds, on se dit que la présomption d’innocence est à géométrie variable. Le message envoyé c’est qu’une présomption de viol, ce n’est pas très grave…Et c’est d’autant plus incroyable que Darmanin est le ministre de tutelle des policiers, ces mêmes forces de l’ordre qui sont chargées d’investiguer sur les faits qu’on lui reproche. C’est également une insulte pour la plaignante.

De quelle manière percevez-vous le « personnage » Éric Dupond-Moretti ?

C’est un grand avocat et un grand orateur. C’est intéressant de le placer à la Justice, même si à mon avis, il va se révéler catastrophique à gérer pour Emmanuel Macron car il est indomptable. Il est sans doute hostile à la réforme des retraites comme toute sa corporation alors je pense qu’il va y avoir de la friture sur la ligne… Mais sur la question des droits des femmes, il a plusieurs trains de retard. Il s’est notamment opposé à la loi sur le harcèlement de rue. A mes yeux, il a une vieille culture patriarcale qui n’a plus lieu d’être. Emmanuel Macron et Jean Castex ne se contentent donc pas de stagner dans ce domaine, ils reculent. Au moins, dans le gouvernement d’Edouard Philippe, il y avait Marlène Schiappa qui s’exprimait sur les problématiques féministes et il y a eu le Grenelle des violences conjugales qui n’a pas apporté beaucoup d’avancées mais qui a eu le mérite d’aborder le sujet. Quant à Roxana Maracineanu qui avait fait un travail remarquable de recueil de témoignages concernant les violences sexuelles dans le sport, elle a été reléguée à un sous-poste. Aujourd’hui, qui va prendre la parole ?

Selon vous, peut-on qualifier Emmanuel Macron de machiste ou est-il simplement plus soucieux de ses équilibrages politiques que du droit des femmes ?

Il est indifférent. Je me souviens l’avoir entendu dire sur une estrade le 8 mars 2017 qu’il rêvait de voir une femme première ministre, on l’attend toujours. Quand il arrose le secteur de l’automobile ou de l’aéronautique à coups de milliards alors qu’il est incapable d’en trouver un seul par an pour la cause des femmes, on se dit qu’on ne peut pas compter sur lui pour progresser…

N’êtes-vous pas étonnée que notre exécutif puisse avoir ce visage, à l’heure où une lame de fond féministe fait bouger la société ?

Je l’explique par l’Histoire du féminisme. A chaque fois qu’il y a un mouvement d’avancée, comme le fut le mouvement #Metoo, il y a ensuite un retour de bâton. Le message qui est clairement envoyé aujourd’hui aux victimes de violences sexistes et sexuelles, c’est « taisez-vous ! ».

La bataille pour l’égalité, déclarée « grande cause nationale du quinquennat » par Emmanuel Macron après son élection vous parait-elle désormais mise sur pause ?

Oui, à mon avis, elle est enterrée. J’ai encore un espoir sur l’allongement du congé de paternité, qui était soutenu par Marlène Schiappa mais peut-on vraiment y croire ?

Que peut-on attendre d’Elisabeth Moreno, la nouvelle Ministre déléguée à l’Egalité hommes-femmes ? Est-ce qu’elle a une réelle marge de manœuvre ?

Il faut lui laisser le bénéfice du doute mais j’ai peur que son poste soit surtout de l’ « affichage ». Est-ce qu’elle va avoir des moyens conséquents, une vraie administration à diriger ? Il faut ne pas oublier qu’en France, c’est le ministère qui dispose du budget le plus restreint. En plus, j’ai trouvé les premières déclarations d’Elisabeth Moreno assez inquiétantes. Je ne suis pas pour l’opposition entre les sexes mais je trouve que remercier les hommes qui l’ont aidée dans sa carrière, ce n’était pas forcément une bonne entrée en matière. Les signaux qu’elle nous envoie ne sont pas très encourageants.

Bénédicte Flye Sainte Marie, journaliste, Women Today

A LIRE : Elle-même agressée sexuellement par l’un de ses confrères au sein de La Chaine Parlementaire où elle a évolué pendant sept ans, Astrid de Villaines a décidé de prendre la plume et donner de la voix aux femmes qui ont été confrontées à ce type d’agissement, à du harcèlement sexuel ou encore du sexisme sur leur lieu de travail. Elle a recueilli leurs témoignages pendant un an. Leurs mots et les siens sont condensés dans Harcelées, le livre qu’elle a publié aux éditions Plon en mars 2019

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