74 % des femmes élues ont déjà été confrontées à des remarques ou des comportements sexistes

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur email
Partager sur print

Les droits des femmes, comme l’écologie d’ailleurs, sont pour l’instant l’un des grands absents de la campagne présidentielle qui est centrée sur d’autres thèmes beaucoup plus clivants.

Julia Mouzon est la Fondatrice d’Elueslocales.fr, le réseau national des femmes élues en France qui réunit le plus grand nombre d’élues locales en Europe. Diplômée de l’École Polytechnique et de l’École d’Économie de Paris, elle travaille d’abord sur les politiques publiques à la Direction du Trésor. Elle crée EluesLocales en 2012 pour encourager la féminisation de la vie politique locale et soutenir toutes les femmes qui s’engagent dans le mandat local. Julia Mouzon est membre du Haut Conseil à l’Egalité et elle est membre du programme Leaders Europe de la Fondation Obama.

Women Today

Bonjour Julia Mouzon, vous êtes une femme engagée, en politique mais pas uniquement, et aujourd’hui vous n’avez pas de mandat. Pour quelles raisons ne briguez-vous plus de mandat ?

Julia Mouzon

Le mandat politique est une des formes possibles de l’engagement politique, mais ce n’est pas la seule. Des milliers de personnes s’engagent tous les jours dans des projets qui leur tiennent à cœur et participent ainsi à la vie de la cité : nous pouvons toutes et tous faire de la politique autour de nous, en créant du lien social, en alertant sur des problèmes méconnus, ou en animant une communauté autour de nous.

Mon propre engagement avec EluesLocales est très politique. Encourager et soutenir les femmes élues pour que la décision politique appartienne demain aux femmes et aux hommes, est un projet politique à part entière. Je m’y consacre aujourd’hui à 100%.

Women Today

Le 3 décembre dernier vous avez lancé la première Journée internationale des femmes en politique. L’objectif : continuer à promouvoir la place des femmes dans ce milieu mais aussi dénoncer les différents freins à leur engagement. A cette occasion, vous publiez une enquête stupéfiante qui révèle que 74 % des femmes élues dans les collectivités territoriales ont déjà été confrontées à des remarques ou des comportements sexistes.

Vous attendiez-vous à ce chiffre ahurissant et quelle en votre analyse ?

Julia Mouzon

Je n’ai pas été surprise par ce chiffre et je crois pouvoir affirmer qu’aucune femme élue ne l’est réellement. Toutes les élues que nous croisons témoignent systématiquement de paroles, de gestes, de moments qu’elles ont vécu et qu’elles ont relevés comme sexistes. Au-delà de ces témoignages, nous avons mené cette enquête pour objectiver ce phénomène et créer un électrochoc au sein des collectivités.

Ces collectivités et plus particulièrement leurs conseils et leurs exécutifs sont souvent le lieu de jeux très politiques, interprétés par des élus qui pour certains, sont en place depuis plusieurs mandats sans qu’on ne les ait jamais repris sur leurs comportements. A cause du pouvoir dévolu aux maires, de l’arbitraire des retraits de délégation, et des liens très personnels tissés entre les élus, les collectivités sont encore un endroit où le sexisme peut parfois s’exercer en toute impunité.

Women Today

Dans une tribune publiée dans le journal Le Monde, 285 femmes travaillant dans le monde politique, universitaire ou associatif ont demandé à « écarter les auteurs de violences sexuelles et sexistes » de la vie politique. Vous faites partie des signataires. L’omerta est-elle plus grande dans le monde politique qu’ailleurs ?

Julia Mouzon

Non, de nombreux milieux sont touchés par cette omerta. On peut penser au monde de la culture, au monde associatif ou aux Universités et aux grandes écoles dont on entend beaucoup parler sur ce sujet. L’omerta existe et se répand lorsque les systèmes d’écoute, de prévention et de lutte contre le sexisme n’existent pas ou sont défaillants. C’est le cas dans les collectivités et notamment dans les plus petites : au contraire des métropoles qui sont équipées pour certaines de cellules d’alerte, les équipes les plus réduites fonctionnent avec très peu de ressources de nombreuses élues ne peuvent y trouver aucun soutien lorsqu’elles vivent des violences sexistes ou sexuelles, a fortiori lorsqu’elles sont le fait d’un maire ou d’un adjoint.

Il est donc indispensable que tous les acteurs qui ont connaissance des faits se mobilisent pour les dénoncer, soutenir la victime, et tout mettre en œuvre pour changer la situation. Les partis politiques, à qui nous nous sommes adressées dans la tribune, sont en première ligne pour mener ces changements.

Women Today

Dans un rapport publié après les élections municipales de 2020, le HCE préconisait de renforcer la loi de 2000 et, outre la mise en place de quotas, de « s’interroger sur les stéréotypes sexistes », subis par les femmes en politique, qui les « empêchent de pouvoir exercer pleinement des fonctions électives ».

Ces recommandations ont-elles été suivies ?

Julia Mouzon

On peut dire en tous cas qu’elles n’ont pas été suivies d’effets concrets pour les femmes élues. Les difficultés pour lutter contre le sexisme en politique sont nombreuses et les réformes sont complexes à mener. Un exemple : les intercommunalités sont une instance majeure de la vie politique locale et pourtant les femmes y sont très mal représentées. Mais les règles d’élection des conseillers communautaires sont d’une immense complexité et les solutions pour rendre les conseils égalitaires sont donc soit inefficaces, soit impossibles à mettre en œuvre. Un autre élément, l’extension de la loi sur la parité aux communes de moins de 1 000 habitants, pourrait être mis en place mais n’est pas dans les priorités actuelles de nos responsables politiques. La route est donc encore longue.

Women Today

Avec les quotas, les femmes arrivent en politique non pas parce qu’elles sont dans une démarche pro-active de création d’une liste ou d’un parti politique mais parce qu’on vient les chercher. Ces mandats, que ce soit au national ou en local, sont des mandats difficiles. Ils le sont encore plus pour les femmes.

Quel bilan peut-on dresser de l’accès des femmes à la politique ces dernières années ?

Julia Mouzon

Un progrès ! Les femmes sont pleinement entrées dans la vie politique française et l’on voit des femmes ministres et maires de grandes villes déployer des politiques ambitieuses avec des budgets conséquents. En plus de ces modèles à suivre, les lois sur la parité généralisent la présence des femmes en politique. Il faut donc poursuivre le travail : porter ces sujets, en parler, aider les femmes à échanger, et nous continueront à aller dans la bonne direction.

Women Today

Selon vous, Il y a également un sentiment d’illégitimité qui s’ajoute chez ces femmes élues à une éducation qui les a rarement poussées à devenir la « numéro 1 ». Donc au travers de votre association vous travaillez aussi sur les codes, le réseau afin qu’elles puissent faire fonctionner l’écosystème dans leur commune et faire avancer leurs idées.

Julia Mouzon

Oui, l’élément de l’autocensure reste malheureusement assez fort. Les femmes n’osent pas, ou refusent dès qu’elles hésitent sur leurs compétences. Nous formons donc toutes celles qui le souhaitent sur tous ces sujets et nous leur disons surtout : foncez !

Women Today

Vous avez également de grosses inquiétudes concernant le budget alloué par l’État à la formation des élus. Ce droit à la formation des élus locaux vient d’être réformé – pour une application en août prochain – avec l’idée, entre autres, de clarifier un secteur marqué par de nombreux abus.

« En pleine crise sanitaire, en pleine crise des vocations politiques et alors que les femmes sont parfois particulièrement isolées ou fragilisées, cette réduction du droit à la formation risque d’avoir de lourdes conséquences »

Julia Mouzon

La formation des élus a été mise en lumière à de nombreuses reprises comme un élément déterminant pour diversifier la vie politique française. Savoir que l’on va pouvoir se former sur le mandat local, être accompagné.e, trouver des ressources, est un élément déterminant dans le fait d’accepter d’être candidat.e.

Cette réforme pénalise donc énormément les élus locaux et particulièrement les jeunes élus qui ne connaissent pas les codes, les sigles, les règlementations, et les fonctionnements de la vie politique locale.

Women Today

Des mairies, des conseils départementaux et régionaux, des hommes mis en cause, parfois condamnés pour viol, pour agression sexuelle, pour atteinte sexuelle sur mineur, pour violences conjugales, sont élus, malgré les discours affichés sur la lutte contre les violences faites aux femmes. Qu’est devenue la grande cause du quinquennat ?

Julia Mouzon

Un message politique fort est un message aligné, dans lequel aucun acte ne vient réellement démentir l’intention affichée. A côté des actions nombreuses et fortes menées par les Ministres des droits des femmes de ce quinquennat, d’autres situations sont effectivement venues affaiblir ce message. Et au vu de cette ambition forte affichée d’une part, et des besoins d’autre part – le HCEfh a chiffré à 500 millions, voire un milliard d’euros, le budget nécessaire à la lutte contre les violences faites aux femmes, il y a en effet un sentiment de déception parmi les organismes engagés pour les droits des femmes, qui attendaient un alignement avec ces préconisations.

Women Today

Les candidatures à la prochaine élection présidentielle sont presque toutes dévoilées. Néanmoins le féminisme ne semble pas être un sujet de préoccupation et ceci même au sein de la liste de Valérie Pécresse avec une parité à géométrie variable. Aucune figure « présidentiable » n’incarne donc le féminisme ?

Julia Mouzon

Les droits des femmes, comme l’écologie d’ailleurs, sont pour l’instant l’un des grands absents de la campagne présidentielle qui est centrée sur d’autres thèmes beaucoup plus clivants. Mais cela ne veut pas dire que les droits des femmes ne pourront pas avancer sous le prochain quinquennat. Aujourd’hui, les associations et la société civile sont mobilisées sur ces sujets, capables de mener des campagnes d’envergure et de faire bouger les lignes. De plus en plus de personnes sont attentives et exigeantes sur ce sujet. Je suis optimiste pour l’avenir.

Propos recueillis par Michael John DOLAN, Women Today

Réagir, intervenir, suggérer ? Nous vous écoutons :   contact@womentoday.fr

© photo Clémence Hérout

Depuis plus d’un an, Women Today, (ex-Sarasvatî) et sa Lettre des femmes hebdomadaire explorent toutes les facettes du féminin et du féminisme. Donnent la parole à celles et à ceux qui misent sur la réflexion, plutôt que sur la division, pour éveiller les esprits, faire avancer la parité et reculer les inégalités.

Chaque semaine, son lectorat (60 % de femmes et 40 % d’hommes, toutes générations confondues) s’accroit et porte son message d’engagement positif. Mais parce que Women Today a fait le choix dès le départ de fonctionner sans publicité ni sponsor, nous avons besoin de vous afin de continuer à grandir et faisons appel aujourd’hui à vos dons.

Merci infiniment par avance de vos précieuses contributions.