1er Mai : fêtons les Matilda !

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1er Mai : fête du travail.

Cette année, je propose de fêter toutes ces femmes qui depuis des siècles ont travaillé, trimé, se sont éreintées, pour contribuer aux plus grandes inventions scientifiques, pour créer les plus belles œuvres artistiques, ou tout simplement pour faire vivre leur famille et éduquer leurs enfants, mais dont le nom, l’existence, les contributions ont été effacées de notre mémoire collective.

Ce sont toutes ces femmes complètement invisibles que nous devons fêter en ce 1er Mai.

Ces femmes sont toutes des Matilda !

Qui sont les Matilda ?

Ce prénom est celui d’une militante américaine des droits des femmes : Matilda Joslyn Gage qui, la première, à la fin du XIXe siècle, a décrit un phénomène étrange : celui de rendre invisibles les femmes et tous leurs apports, quel que soit le domaine, et cela avec une constance remarquable, depuis la nuit des temps et dans toutes les cultures.

Plus tard, dans les années 90, l’historienne Margaret Rossiter (1) étudiera cet effet de minimisation voire d’occultation de l’apport des femmes dans les découvertes ou les travaux scientifiques majeurs, et le nommera « effet Matilda », en hommage à Matilda Gage.

Margaret Rossiter montre que de très nombreuses femmes scientifiques et ce, dès le Moyen Âge ont été littéralement effacées de la mémoire collective, et que d’autres se sont fait spolier de leurs inventions. Ce fut ainsi le cas pour Trotula de Salerne, femme médecin italienne du XIIème siècle, dont les livres ont été attribués à des auteurs masculins après sa mort.

Toutes les sphères de la société ont effacé les femmes

Le monde scientifique est particulièrement touché par le phénomène. Une simple statistique des remises des prix Nobel en est la preuve, à tel point qu’on pourrait attribuer le Nobel de la misogynie au jury !

Ainsi, à date, seules 57 femmes ont été nobélisées pour 873 hommes, ce qui représente à peine plus de 6 % des prix.

On peut aussi pointer la genrisation des récompenses puisque plus de la moitié des femmes nobélisées l’ont été en littérature et pour leur action en faveur de la paix. La palme revient à l’économie avec deux femmes reconnues :  Elinor Ostrom en 2009 et Esther Duflo et dans les deux cas, avec un prix partagé avec un homme !

Le monde des Arts a pratiqué également l’effacement constant.

Qui se souvient d’Antonia Bembo, Elisabeth Sophie de Mecklembourg Güstrow, Fanny Mendelssohn, Louise Farrenc, Marie Jaëll, Cécile Chaminade, Germaine Tailleferre, Claude Arrieu, Betsy Jolas ? (2)  Toutes des musiciennes douées, émérites … invisibilisées, avec des œuvres effacées.

C’est aussi le cas des arts plastiques. Comme le montre l’historienne de l’art Linda Nochlin (3), l’absence des femmes dans l’art s’explique par le fait qu’elles ont été purement et simplement écartées de l’apprentissage et de la pratique de l’art pour des raisons historiques et culturelles. Et celles qui ont bravé les interdits, ont vu leurs œuvres attribués à des pères, des maris, des frères

Il faut attendre le XIXème siècle pour avoir quelques noms de femmes reconnues dans les arts plastiques. On peut citer pour le plaisir : Marie Bashkirtseff, Lucy Bacon, Rosa Bonheur, Marie Bracquemond, Mary Cassatt, Camille Claudel, Constance Mayer, Victorine Meurent, Berthe Morisot et Suzanne Valandon (4).

Un art national, la cuisine, connait le même écueil, sur 75 nouvelles étoiles Michelin attribuées en 2019, 11 l’ont été à des femmes cheffes, soit 16 % de lauréates ! (5 % en 2017).

Quels noms connaissons-nous hormis Anne-Sophie Pic ou Hélène Darroze ? Alors que les repas au quotidien sont préparés par les femmes dans la proportion de 72% (5).

Les Matilda qui se rendent invisibles

Et puis, il y a toutes ces Matilda qui, parce qu’elles veulent être des « bonnes mères » et des « bonnes épouses » vont renoncer à leur travail, pendant quelques années, ou bien prendre un 80 % (le fameux mercredi), se mettant définitivement hors-jeu pour les promotions et les évolutions de carrière.

Evidemment, il y a du bonheur à élever ses enfants, mais au moment de la retraite, l’addition est salée avec 41 % d’écart de pension en 2018 entre hommes et femmes.

Et si cela était tellement merveilleux : pourquoi ne pas faire 50/50 avec le père ?  Rappelons que 96 % des congés parentaux sont pris par les mères selon la dernière étude OCDE.

Il y a aussi les Matilda qui s’effacent pour aider leur époux/compagnon à faire carrière, j’ai encore en tête cette merveilleuse étude de 2014 (6) qui expliquait qu’avoir une « une femme exceptionnelle », constituait « un précieux atout » pour accéder aux postes dirigeants dans la haute fonction publique française.

On peut aussi signaler cette étude qui montre que 28 % des femmes ayant obtenu un MBA à Harvard étaient devenues 15 ans après des femmes au foyer, des « mom in chief » comme madame Obama.

Ce soutien à la carrière de l’époux a ses égéries comme Sophia Tolstoi qui fut l’épouse du célèbre écrivain, mais aussi sa secrétaire, sa première lectrice, sa copiste, sa cuisinière …

Ne dit-on pas que derrière chaque grand homme, se trouve une femme dans l’ombre, une femme invisible, une Matilda ?

Les Matilda qui restent dans l’obscurité

Il y a enfin les Matilda qui, dans tellement de régions du monde, n’ont juste pas le droit au travail rémunéré, reconnu, celui qui confère un statut social et l’indépendance financière !

Toutes ces Matilda qui triment du matin au soir pour alimenter en eau potable leur maison, pour trouver du bois pour cuisiner, pour cultiver quelques légumes ou élever un peu de bétail. Le superbe film d’Anastasia Mikova et Yann Arthus-Bertrand « Woman » (7) nous les montre et leur donne la parole.

Ce sont ces Matilda formidables qui sont toujours présentes pour « réparer » le Monde quand plus rien ne tourne rond ! Au prix de leur santé, et parfois de leur vie.

Ces Matilda, de tous âges, de toutes origines, de toutes confession religieuse qui travaillent gratuitement mais créent une valeur incommensurable au service des autres.

Après le droit à l’éducation, il nous faut militer pour le droit au travail qui leur est interdit.

En ce 1er Mai, fête du travail, célébrons ces Matilda, et leur contribution à l’humanité, de la plus grandiose à la plus minuscule et la plus ordinaire !

Bonne fête à vous, Matilda !

Isabelle Barth, Professeure des Universités en management à l’Université de Strasbourg

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